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Full text of "Thérese philosophe, ou, Mémoires pour servir 1a l'histoire du P. Dirrag et de Mlle Eradice"

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DE BOYER D'ARGENS 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 

OU 

MÉMOIRES POUR SERVIR k L'HISTOIRE 

du 

P. Dirrag et de M'i« Eradice 

avec 

l'histoire de M>°« Bois-Laurier 




La Haye a La SPHERE. 



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THÉRÈSE PHILOSOPHE 



Il a élé tiré de cet ouvrage : 

5 exemplaires sur Japon ancien à la main 

(A à E) 

5 exemplaires sur Japon impérial 

(1 à 5) 

74J exemplaires sur papier d'Arches 

(G à 75o) 



^° 45 



Cet ouvrag-e, réservé aux seuls souscripteurs, 
n'est pas mis dans le commerce. 



DE BOYER D'ARGENS 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 

OU 

MÉMOIRES POUR SERVIR k L'HISTOIRE 

du 

P. Dirrag et de M'J« Eradice 

avec 

l'histoire de M°ie Bois-Laurier 




LA HAYE (A LA SPHERE) 

174^1910 



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in 2010 witii funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcliive.org/details/tliresepliilosopOOarge 



INTRODUCTION 



Le procès, trop célèbre, de Catherine 
Cadière contre le Père Girard, a donné pré- 
texte à la publication de l'ouvrag-e réim- 
primé en ces pag-es. 

Le Père Jean-Baptiste Gérard, jésuite et 
prédicateur français, fut nommé, vers 1728, 
recteur du séminaire royal de la marine à 
Toulon. Là, une de ses pénitentes, Catherine 
Cadière, àg-ée de dix-huit ans, d'une famille 
honnête et d'une g-rande beauté, s'attacha 
à lui avec une exaltation mystique fomentée 
par la lecture imprudente des livres ascé- 
tiques : elle se prétendait l'objet de toutes 
sortes de miracles. Le Père Girard l'encou- 
rag-ea tout d'abord dans cette voie dang-e- 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



reuse ; mais bientôt, s'étant rendu compte 
de la supercherie, il se retira. La demoiselle 
Cadière, piquée de cet abandon, en fit confi- 
dence au prieur du couvent des Carmélites, 
janséniste fervent et g-rand ennemi des jé- 
suites. Ce religieux lui fît répéter ses accusa- 
tions devant témoins. Les jésuites réussirent 
alors à faire enfermer la jeune Cadière aux 
Ursulines. Cet abus d'autorité les perdit. 
L'affaire fut portée devant le parlement 
d'Aix, où Catherine Cadière accusa le Père 
Girard de séduction, d'inceste spirituel, de 
mag-ie et de sorcellerie. Après de longs et 
tumultueux débats, le Père Girard fut mis 
hors de cour et de procès à la majorité d'une 
voix : sur vingt-cinq juges, douze l'avaient 
condamné à être brûlé vif. Le peuple avait 
d'ailleurs ouvertement pris parti contre lui ; 
il dut quitter secrètement Toulon. Il se ren- 
dit à Lyon, et de là à Dùle, où il mourut deux 
ans après, le 4 juillet 1733 (i). 

(I) Voir le Journal de J.-F. Barbier, août, sep- 
tembre, oclobre 1781. 



INTRODUCTION 



Le procès eut un retentissement considé- 
rable. Les factums écrits à cette occasion, 
les antifactums, les mémoires instructifs, 
les observations, les démonstrations, etc., 
sont nombreux et volumineux. Ils mérite- 
raient sans doute un examen minutieux, 
peut-être une étude précise. Ceux que pos- 
sède la Bibliothèque nationale comprennent, 
dans le catalog-ue des factums dressé par 
A. Corda en 1890, soixante-neuf titres, dont 
le libellé occupe près de quatorze colonnes 
du catalog-ue. 

On trouve une allusion curieuse à cette 
affaire dans une brochure publiée en 1733 
sous le titre : Anecdotes pour servir a 
l'histoire secrète des Ebugors, et qui atta- 
quait, sous le voile léguer d'anag-rammes faci- 
lement transparents, le vice sodomitique. 
M>'« de Cadière est devenue Calederia; le 
Père Girard s'appelle Ripergader et est com- 
mandant des Gaginiens (Ig-naciens, ou Jé- 
suites). Ces derniers, adeptes fidèles des 
Ebugors (boug-res, ou sodomites) repro- 



THERESE PHILOSOPHE 



chaient à Ripergader, leur commandant, de 
s'être laissé gag-ner par les grâces de Cale- 
deria, une Cythéréenne. Mais le coupable, 
après une légère punition, revenait vers ses 
passions premières (i). 

Un petit poème du libertin Robbé de 
Beauveset a célébré aussi, avec malice, les 
stigmates de la jeune Cadière et les extases 
du Père Girard : 



EXTASE OUIETISTE 

Un matin qu'à l'écart 
Le bon père Girard 

Slig-matisait la sœur Cadière, 

Survint une jeune tourière, 
Oui resta quelque temps en admiration 
A l'aspect si nouveau de l'opération ; 

Car l'on dit qu'elle était pucelle, 

Très ignorante en bagatelle. 
Quoi qu'il en soit, A'oulant voir de plus près, 
D'un pas mal assuré, doucement elle avance ; 
Elle examine, et peu de temps après. 
Voici que nos dévots tombent en défaillance. 

(i) Voir Anecdotes pour servir à l'histoire se- 
crête des Ehugors, eh. XXI, pp. 109 et sujv. 



INTRODUCTION 



L'innocente, croyant qu'ils s'en allaient mourir, 

Regrettait surtout le bon Père ; 

Et, tâchant de le secourir, 
Veut lui faire avaler un peu d'eau vulnéraire. 
Le cafard enrag'eait quelle eût vu le mystère ; 

Mais se fiant sur sa simplicité, 

Il la reg-arde avec sévérité. 

Passez, ma sœur, dit-il avec emphase ; 

Passez, nous sommes en extase (i). 



Thérèse philosophe a usé de quelques 
anagrammes, mais au voile très lég-er : 
Divrag, Girard ; Eradice, Cadière ; Vencerop, 
Provence; Volnot, Toulon. 



Thérèse philosophe, ou Mémoires pol'r 

SERVIR A l'histoire DE D. DiRRAG ET DE 

M"« Eradice (du Père Girard et de la demoi- 
selle Cadière), avec l'histoire de M"e Bois- 
laurier. La Haye (à la Sphère) s. d. (1748), 
2 parties en i vol. illustré de 16 gravures 
libres se repliant dans le volume. 

Les réimpressions furent assez nombreu- 
ses, et toujours avec des illustrations trop 

II) Œuvres badines de Robbé de Beauveset. A 
Londres, 1901, t. I, p, 4. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



libres pour être publiées ouvertement. C'est 
la folie des attitudes lubriques, et l'excita- 
tion factice par le dessin. La nomenclature 
de ces éditions serait fastidieuse; on la 
trouve tout au long- dans la Bibliographie 
du O' dT", t. III, col. I2II-I2I3. 

L'auteur de cet ouvrasre est peut-être 
d'Arles de Montig-ny, commissaire des 
g-uerres : il fut soupçonné de l'être, et 
passa huit mois à la Bastille. Le marquis de 
Sade, dans l'édition de Hollande (1797) de la 
Nouvelle Justine (t. VII, p. 97), désigne le 
marquis d'Arg-ens comme l'auteur de Thé- 
rèse philosophe. « D'Arg-ens (d'après ses 
Mémoires, Édition de Paris, 1807, in-8, p. 3o4) 
avait vu les procédures les plus cachées de 
l'afTaire du Père Girard et de la Cadière. De 
Sade, qui était d'une ancienne famille aris- 
tocratique et cléricale de Provence, y con- 
nut certainement d'Arg-ens. qui était du 
même pays (i). » 



(i) Voir la Bibliographie du C'e dT 



INTRODUCTION 



La première édition, publiée sous le man- 
teau, fut poursuivie avec acharnement par 
la police. Les rapports publiés dans les Ar- 
chives de la Bastille (t. XII, pp. 299 à 344) 
parlent à tout instant d'enquêtes, de pour- 
suites, de saisies au sujet de ce malheureux 
roman. Les jésuites, encore puissants, y 
étaient trop dangereusement égratig-nés : la 
facilité de leur morale passionnelle y était 
trop séduisante. 



^^c 



THERESE PHILOSOPHE 



Quoi ! monsieur, sérieusement, vous voulez que 
j'écrive mon histoire ? Vous désirez que je vous 
rende compte des scènes mystiques de M'i» Eradice 
avec le très révérend Père Dirrag ; que je vous in- 
forme des aventures de Mm« C... avec l'abbé T... ? 
Vous demandez, d'une fille qui n'a jamais écrit, des 
détails qui exigent de l'ordre dans les matières ? 
Vous désirez un tableau où les scènes dont je vous 
ai entretenu, ou celles dont nous avons été acteurs, 
ne perdent rien de leur lasciveté ; que les raisonne- 
ments métaphysiques conservent leur énergie ? En 
vérité, mon cher comte, cela me paraît au-dessus de 



2 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

mes forces. D'ailleurs, Éradice a été mon amie ; le 
Père Dirrag fut mon directeur; je dois des senti- 
ments de reconnaissance à M^^ G... et à l'abbé T... 
Trahirai-je la confiance de gens à qui j'ai les plus 
grandes obligations, puisque ce sont les actions des 
uns et les sages réflexions des autres qui, par grada- 
tion, m'ont dessillé les yeux sur les préjugés de ma 
jeunesse ? Mais si l'exemple, dites-vous, et le raison- 
nement ont fait votre bonheur, pourquoi ne pas 
tâcher de contribuer à celui des autres par les 
mêmes voies, par l'exemple et par le raisonnement ? 
Pourquoi craindre d'écrire des vérités utiles au bien 
de la société ? Eh bien, mon cher bienfaiteur, je 
ne résiste plus : écrivons ; mon ingénuité me tiendra 
lieu d'un style épuré chez les personnes qui pensent, 
et je crains peu les sots. Non, vous n'essuyerez 
jamais un refus de votre tendre Thérèse ; vous 
verrez tous les replis de son cœur, dès sa plus tendre 
enfance ; son àme tout entière va se développer 
dans les détails des petites aventures qui l'ont con- 
duite, comme malgré elle, pas à pas, au comble de 
la volupté. 

Imbéciles murtels ! vous croyez être maîtres d'é- 
teindre les passions que la nature a mises en vous ! 
elles sont l'ouvrage de Dieu. Vous voulez les dé- 
truire, ces passions, et les restreindre à de certaines 



THERESE PHILOSOPHE 



bornes. Hommes insensés ! vous prétendez donc 
être des seconds créateurs plus puissants que le 
premier? Ne verrez-vous jamais que tout est ce qu'il 
doit être, et que tout est bien; que tout est de 
Dieu, rien de vous, et qu'il est aussi difficile de créer 
une pensée que de créer un bras ou un œil? 

Le cours de ma vie est une preuve incontestable 
de ces vérités. Dès ma plus tendre enfance, on ne 
m'a parlé que d'amour pour la vertu, et d'horreur 
pour le vice. « Vous ne serez heureuse, me disait-on, 
qu'autant que vous pratiquerez les vertus chrétiennes 
et morales. Tout ce qui s'en éloigne est le vice ; le 
vice nous attire le mépris, et le mépris engendre la 
honte et le remords, qui en sont une suite. » Persua- 
dée de la solidité de ces leçons, j'ai cherché de 
bonne foi, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, à me con- 
duire d'après ces principes : nous allons voir com- 
ment j'ai réussi. 

Je suis née dans la province de Vencerop. Mun 
père était un bon bourgeois, négociant de..., petite 
ville jolie, où tout inspire la juie et le plaisir ; la 
galanterie semble y former seule tout l'intérêt de la 
société. On y aime dès qu'on pense, et on n'y pense 
que pour se faciliter les moyens de goûter les dou- 
ceurs de l'amour. Ma mère, qui était de..., ajoutait à 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



la vivacité de l'esprit des femmes de cette province, 
voisine de celle de Vencerop, l'heureux tempérament 
d'une voluptueuse Vencéropale. Mon père et ma 
mère vivaient avec économie d'un revenu modique 
et du produit de leur petit commerce. Leurs tra- 
vaux n'avaient pu changer l'état de leur fortune : 
mon père payait une jeune veuve, marchande dans 
son voisinage, sa maîtresse ; ma mère était payée par 
son amant, gentilhomme fort riche, qui avait la bonté 
d'honorer mon père de son amitié. Tout se passait 
avec un ordre admirable : on savait à quoi s'en 
tenir de part et d'autre, et jamais ménage ne parut 
plus uni. 

Après dix années, écoulées dans un arrangement 
si louable, ma mère devint enceinte : elle accoucha de 
moi. Ma naissance lui donna une incommodité qui 
fut peut-être plus terrible pour elle que ne l'eût été 
la mort même. Un effort, dans l'accouchement, lui 
causa une rupture qui la mit dans la triste nécessité 
de renoncer pour toujours aux plaisirs qui m'avaient 
donné l'existence. 

Tout changea de face dans la maison paternelle. 
Ma mère devint dévote, le Père gardien des capucins 
remplaça les visites assidues de M. le marquis de'", 
qui fut congédié. Le fonds de tendresse de ma mère 
ne lit que changer d'objet : elle donna à Dieu, par 



THERESE PHILOSOPHE 



nécessité, ce qu'elle avait donné au marquis par 
goût et par tempérament. 

Mon père mourut et me laissa au berceau. Ma 
mère, je ne sais par quelle raison, fut s'établir à 
Volnot, port de mer célèbre. De la femme la plus 
galante, elle était devenue la plus sage et peut-^tre 
la plus vertueuse qui fut jamais. 

J'avais à peine sept ans, lorsque cette tendre 
mère, sans cesse occupée du soin de ma santé et 
de mon éducation, s'aperçut que je maigrissais à 
vue d'œil; un habile médecin fut appelé pour être 
consulté sur ma maladie ; j'avais un appétit dévo- 
rant, point de fièvre ; je ne me ressentais aucune 
douleur ; cependant ma vivacité se perdait, mes 
jambes ne pouvaient plus me porter. Ma mère, crain- 
tive pour mes jours, ne me quitta plus et me fit 
coucher avec elle. Quelle fut sa surprise, lorsqu'une 
nuit, me voyant endormie, elle s'aperçut que j'avais 
la main sur la partie qui nous distingue des hommes, 
où par un frottement liénin je me procurais des 
plaisirs peu connus d'une lille de sept ans et très 
communs parmi celles de quinze. Ma mère pouvait 
à peine croire ce qu'elle voyait. Elle lève doucement 
la couverture et le drap ; elle apporte une lampe qui 
était allumée dans la chambre, et, en femme pru- 
dente et connaisseuse, elle attend constamment le 



6 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

dénouement de mon action. 11 fut tel qu'il devait 
être : je m'agitai, je tressaillis, et le plaisir m'é- 
veilla. 

Ma mère, dans le premier mouvement, me gronda 
de la bonne sorte ; elle me demanda de qui j'avais 
appris les horreurs dont elle venait d'être témoin. 
Je lui répondis en pleurant que j'ignorais en quoi 
j'avais pu la fâcher; que je ne savais ce qu'elle vou- 
lait me dire par les termes d'attouchements déshon- 
néles, à'impudicité et de péché mortel, dont elle se 
servait. La naïveté de mes réponses la convainquit 
de mon innocence, et je me rendormis; nouveaux 
chatouillements de ma part, nouvelles plaintes de 
celle de ma mère. Enfin, après quelques nuits d'ob- 
servation attentive, on ne douta plus que ce ne fût 
la force de mon tempérament qui me faisait faire en 
dormant ce qui sert à soulager tant de pauvres reli- 
gieuses en veillant. On prit le parti de me lier les 
mains, de manière qu'il me fut impossible de conti- 
nuer mes amusements nocturnes. 

Je recouvrai bientôt ma santé et ma première 
vigueur. L'habitude se perdit, mais le tempérament 
augmenta. A l'âge de neuf à dix ans, je sentais une 
inquiétude, des désirs dont je ne connaissais pas le 
but. Nous nous assemblions souvent, de jeunes filles 
et garçons de mon âge, dans un grenier ou dans 



THERESE PHILOSOPHE 



quelque chambre écartée. Là, nous jouions à de 
petits jeux : un d'entro nous était élu le maître d'é- 
cole, la moindre faute était punie par le fouet. Les 
garçons défaisaient leurs culottes, les filles trous- 
saient jupes et chemises, on se regardait attentive- 
ment ; vous eussiez vu cinq ou six petits culs admi- 
rés, caressés et fouettés tour à tour. Ce que nous 
appelions la guigiii des garçons nous servait de jouet ; 
nous passions et repassions cent fois la main dessus, 
nous la pressions à pleine main, nous en faisions 
des poupées, nous baisions ce petit instrument, dont 
nous étions bien éloignées de connaître l'usage et le 
prix ; nos petites fesses étaient baisées à leur tour : 
il n'y avait que le centre des plaisirs qui était négligé; 
pourquoi cet oubli? je l'ignore; mais tels étaient nos 
jeux; la simple Nature les dirigeait, une exacte vérité 
me les dicte. 

Après deux années passées dans ce libertinage 
innocent, ma mère me mit dans un couvent : j'avais 
alors environ onze ans. Le premier soin de la supé- 
rieure fut de me disposer à faire ma première con- 
fession. Je me présentai à ce tribunal sans crainte, 
parce que j'étais sans remords. Je débitai au vieux 
gardien des capucins, directeur de conscience de ma 
mère, qui m'écoutait, toutes les fadaises, les pecca- 
dilles d'une fille de mon âge. Après m'être accusée 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



des fautes dont je me croyais coupable : « Vous serez 
un jour une sainte, me dit ce bon Père, si vous con- 
tinuez de suivre, comme vous avez fait, les principes 
de vertu que votre mère vous inspire ; évitez surtout 
d'écouter le démon de la chair ; je suis le confesseur 
de votre mère ; elle m'a alarmé sur le goût qu'elle 
vous croit pour l'impureté, le plus infâme des vices ; 
je suis bien aise qu'elle se soit trompée dans les idées 
qu'elle avait conçues de la maladie que vous avez eue 
il y a quatre ans ; sans ses soins, ma chère enfant, 
vous perdiez votre corps et votre âme. Oui, je suis 
certain, présenteuient, que les attouchements dans 
lesquels elle vous a surprise n'étaient pas volontaires, 
et je suis convaincu qu'elle s'est trompée dans la 
conclusion qu'elle en a tirée pour votre salut. » 

Alarmée de ce que me disait mon confesseur, je 
lui demandai ce que j'avais donc fait qui eût pu 
donner à ma mère une si mauvaise idée de moi. Il 
ne fit aucune difficulté de m'apprendre dans les 
termes les plus mesurés ce qui s'était passé et les 
précautions que ma mère avait prises pour me cor- 
riger d'un défaut dont il était à désirer, disait-il, que 
je ne connusse jamais les conséquences. 

Ces réflexions m'en firent faire insensiblement sur 
nos amusements du grenier, dont je viens de parler. 
La rougeur me couvrit le visage, je baissai les yeux 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 9 

comme une personne honteuse, interdite, et je crus 
apercevoir, pour la première fois, du crime dans nos 
plaisirs. Le Père me demanda la cause de mon 
silence et de ma tristesse ; je lui dis tout Quels 
détails n'exigea-t-il pas de moi ! Ma naïveté sur les 
termes, sur les attitudes et sur le genre des plaisirs 
dont je convenais servit encore à le persuader de 
mon innocence. 11 blâma ces jeux avec une prudence 
peu commune aux ministres de l'Église ; mais ses 
expressions désignèrent assez l'idée qu'il concevait 
de mon tempérament. Le jeune, la prière, la médita- 
tion, le cilice furent les armes dont il m'ordonna de 
combattre par la suite mes passions. 

« Ne portez jamais, me dit-il, la main ni même 
les yeux sur cette partie infâme par laquelle vous 
pissez, qui n'est autre chose que la pomme qui a 
séduit Adam, et qui a opéré la condamnation du 
genre humain par le péché originel ; elle est habitée 
par le démon, c'est son séjour, c'est son tnjne ; évitez 
de vous laisser surprendre par cet ennemi de Dieu 
et des hommes. La Nature couvrira bientôt cette 
partie d'un vilain poil, tel que celui qui sert de cou- 
verture aux bétes féroces, pour marquer, par cette 
punition, que la honte, l'obscurité et l'oubU doivent 
être son partage. Gardez-vous encore avec plus de 
précaution de ce morceau de chair des jeunes gar- 

2. 



10 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

(.ons de votre âge qui faisait votre amusement dans 
le grenier : c'est le serpent, ma chère, qui tenta 
Eve, notre mère commune. Que vos regards et vos 
attouchements ne soient jamais souillés par cette 
vilaine bête : elle vous piquerait et vous dévorerait 
infailliblement tôt ou tard. » 

« Quoi ! serait-il bien possible, mon père, repris-je 
tout émue, que ce soit là un serpent et qu'il soit 
aussi dangereux que vous le dites ! Hélas ! il m'a 
paru si doux! il n'a mordu aucune de mes compagnes ; 
je vous assure qu'il n'avait qu'une très petite bouche 
et point de dents, je l'ai bien vu... « 

« Allons, mon enfant, dit mon confesseur, en 
m'interrompant, croyez ce que je vous dis : les 
serpents que vous avez eu la témérité de toucher 
étaient encore trop jeunes, trop petits pour opérer 
les maux dont ils sont capables; mais ils s'allon- 
geront, ils grossiront, ils s'élanceront contre vous, 
c'est alors que vous devez redouter l'effet du venin 
qu'ils ont coutume de darder avec une sorte de 
fureur, et qui empoisonnerait votre corps et votre 
âme. )> 

Enfin, après quelques autres leçons de cette 
espèce, le bon Père me congédia en me laissant 
dans une étrange perplexité. Je me retirai dans ma 
chambre, l'imagination frappée de ce que je venais 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 11 

d'entendre, mais bien plus affectée de l'idée de l'ai- 
mable serpent que de celle des remontrances et des 
menaces qui m'avaient été faites à son sujet. Néan- 
moins, j'exécutai de bonne foi ce que j'avais promis ; 
je résistai aux efforts de mon tempérament et je 
devins un exemple de vertu. 

Que de combats, mon cher comte, il m'a fallu 
rendre jusqu'à l'âge de vingt-cin({ ans, temps auquel 
ma mère me relira de ce maudit couvent ! J'en avais 
à peine seize lorsque je tombai dans un état de 
langueur qui était le fruit de mes méditations, elles 
m'avaient fait apercevoir sensiblement deux passions 
dans moi, qu'il m'était iuipossible de concilier. D'un 
côté, j'aimais Dieu de bonne foi, je désirais de tout 
mon cœur le servir de la manière dont on m'assu- 
rait qu'il voulait être servi. D'un autre côté, je sen- 
tais des désirs violents dont je ne pouvais démêler 
le but. Ce serpent charmant se peignait sans cesse 
dans mon àme et s'y arrêtait malgré moi, soit en 
veillant, ou en dormant. Quelquefois, tout émue, je 
croyais y porter la main, je le caressais, j'admirais 
son air noble, altier. sa fermeté, quoique j'en igno- 
rasse encore l'usage; mon cœur battait avec une 
vitesse étonnante, et dans la force de mon extase 
ou de mon rêve, toujours marqué par un frémis- 
sement de volupté, je ne me connaissais presque 



12 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

plus, ma main se trouvait saisie de la pomme, mon 
doigt remplaçait le serpent. 

Excitée par les avant-coureurs du plaisir, j'étais 
incapable d'aucune autre réflexion ; l'enfer entr'- 
ouvert sous mes yeux n'aurait pas eu le pouvoir de 
m'arrêter . remords impuissants ! je mettais le com- 
ble à la volupté. 

Que de troubles ensuite ! le jeûne, le cilice, la 
méditation étaient ma ressource : je fondais en 
larmes. Ces remèdes, en détraquant la machine, 
me guérirent à la vérité tout à coup de ma passion ; 
mais ils ruinèrent ensemble mon tempérament et ma 
santé ; je tombai enfin dans un état de langueur qui 
me conduisait visiblement au tombeau, lorsque ma 
mère me retira du couvent. 

Répondez, théologiens fourbes ou ignorants qui 
créez nos crimes à votre gré : qui est-ce qui avait 
mis en moi les deux passions dont j'étais combattue, 
Vamoii}' de Dieu et celui du plaisir de la chair ? 
Est-ce la Nature ou le Diable ? Optez. Mais oseriez- 
vous avancer que l'un ou l'autre soient plus puis- 
sants que Dieu? S'ils lui sont subordonnés, c'est 
donc que Dieu avait permis que ces passions fus- 
sent en moi : c'était son ouvrage. Mais, répliquerez- 
vous. Dieu vous a donné la raison pour voas éclairer. 
Oui, mais non pas pour me décider. La raison m'avait 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 13 

bien fait apercevoir les deux passions dont j'étais 
agitée : c'est par elle que j'ai conçu par la suite que, 
tenant tout de Dieu, je tenais de lui ces passions 
dans toute la force où elles étaient ; mais cette 
même raison qui m'éclairait ne me décidait point. 
Dieu, cependant, continuerez-vous, vous ayant laissée 
maîtresse de votre volonté, vous étiez libre de vous 
déterminer pour le bien ou pour le mal. Pur jeu 
de mots. Cette volonté et cette prétendue liberté 
n'ont de degré de force, n'agissent que conséqueni- 
ment aux degrés de force des passions et des appé- 
tits qui nous sollicitent. Je parais, par exemple, être 
libre de me tuer, de me jeter par la fenêtre. Point 
du tout, dès que l'envie de vivre est plus forte en 
moi que celle de mourir, je ne me tuerai jamais. Tel 
homme, direz-vous, est bien le maître de donner aux 
pauvres, à son indulgent confesseur, cent louis d'or 
qu'il a dans sa poche. 11 ne l'est point : l'envie qu'il a de 
conserver son argent étant plus forte que celle d'ob- 
tenir une absolution inutile de ses péchés, il gardera 
nécessairement son argent. Enfin, chacun peut se 
démontrer à soi-même que la raison ne sert qu'à 
faire connaître à l'homme quel est le degré d'envie 
de faire ou d'éviter telle ou telle chose, combiné 
avec le plaisir ou le déplaisir qui doit lui revenir. 
De cette connaissance acquise par la raison il 



1-i THÉRÈSE PHILOSOPHE 



résulte ce que nous appelons la volonté et la déter- 
mination. Mais cette volonté et cette détermina- 
tion sont aussi parfaitement soumises aux degrés de 
passion ou de désir qui nous agitent qu'un poids de 
quatre livres détermine nécessairement le côté d'une 
balance qui n'a que deux livres à soulever dans son 
autre bassin. 

Mais, me dira un raisonneur qui n'aperçoit que 
l'écorce, ne suis-je pas libre de boire à mon dîner 
une bouteille de bourgogne ou une de Champagne ? 
Ne suis-je pas le maître de choisir pour ma prome- 
nade la grande allée des Tuileries ou la terrasse des 
Feuillants? 

Je conviens que dans tous les cas où l'âme est 
dans une indifférence parfaite sur sa détermination, 
que dans les circonstances où les désirs de faire 
telle ou telle chose sont dans une balance égale, 
dans un juste équilibre, nous ne pouvons pas aper- 
cevoir ce défaut de liberté ; c'est un lointain dans 
lequel nous ne discernons plus les objets ; mais rap- 
prochons-les un peu, ces objets, nous apercevons 
bientôt distinctement le mécanisme des actions de 
notre vie, et dès que nous en connaîtrons une, nous 
les connaîtrons toutes, puisque la Nature n'agit 
que par un même principe. 

Notre raisonneur se met à table, on lui sert des 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 15 

huîtres; ce mets le détermine pour le vin de Cham- 
pagne. Mais, dira-t-on, il était libre de choisir du 
bourgogne. Je dis que non : il est bien vrai qu'un 
autre motif, qu'une autre envie plus puissante que 
la première pouvait le déterminer à boire de ce der- 
nier vin : eh bien, en ce cas, cette dernière envie 
aurait également contraint sa prétendue liberté. 

Notre même raisonueur, en entrant aux Tuileries, 
aperçoit une jolie femme de sa connaissance sur la 
terrasse des Feuillants ; il se détermine à la joindre, 
à moins que quelque autre raison d'intérôt ou de 
plaisir ne le conduise dans la grande allée. Mais, de 
quelque côté qu'il choisisse, ce sera toujours une 
raison, un désir, qui le décidera invinciblement à 
prendre l'un ou l'autre parti, qui contraindra sa 
volonté. 

Pour admettre que l'homme fut libre, il faudrait 
supposer qu'il se déterminât par lui-même ; mais s'il 
est déterminé par les degrés de passions dont la 
nature et les sensations 1 affectent, il n'est pas libre ; 
un degré de désir plus ou moins vif le décide aussi 
invinciblement qu'un poids dequatre livres en entraîne 
un de trois. 

Je demande encore à mon dialogueur qu'il me dise 
qu'est-ce qui l'empêche de penser comme moi sur la 
matière dont il s'agit ici, et pourquoi je ne peux pas 



16 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

me déterminer à penser comme lui sur cette matière. 
Il me répondra sans doute que ses idées, ses notions, 
ses sensations le contraignent de penser comme il 
fait. Mais de cette réflexion qui lui démontre inté- 
rieurement qu'il n'est pas maître d'avoir la volonté de 
penser comme moi, ni moi celle de penser comme 
lui, il faut bien qu'il convienne que nous ne sommes 
pas libres de penser de telle ou telle manière. Or, si 
nous ne sommes pas libres de penser, comment 
serions-nous libres d'agir, puisque la pensée est la 
cause, et que l'action n'est que l'effet ; et peut-il 
résulter un effet libre d'une cause qui n'est pas 
libre ? Cela implique contradiction. 

Pour achever de nous convaincre de cette vérité, 
aidons-nous du flambeau de l'expérience. Grégoire, 
Daraon et Philinte sont trois frères qui ont été 
élevés par les mêmes maîtres jusqu'à l'âge de vingt- 
cinq ans ; ils ne se sont jamais quittés, ils ont reçu la 
même éducation, les mêmes leçons de morale, de 
religion. Cependant Grégoire aime le vin, Damon 
aime les femmes, Philinte est dévot. Qui est-ce qui a 
déterminé les trois différentes volontés de ces trois 
frères ? Ce ne peut être ni l'acquis, ni la connaissance 
du bien et du mal moral, puisqu'ils n'ont reçu que 
les mêmes préceptes par les mêmes maîtres ; chacun 
d'eux avait donc en lui différents principes, diflféren- 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 17 

tes passions, qui ont décidé ces diverses volontés, 
malgré l'uniformité des connaissances acquises. Je dis 
plus : Grégoire, qui aimait le vin, était le plus hon- 
nête homme, le plus sociable, le meilleur ami lorsqu'il 
n'avait pas hu, mais dès qu'il avait goûté de cette 
liqueur enchanteresse, il devenait médisant, calom- 
niateur, querelleur, il se serait coupé la gorge par goût 
avec son meilleur ami. Or, Grégoire était-il maître de 
ce changement de volonté qui se faisait tout à coup 
dans lui? Non, certainement, puisque de sang-froid 
il détestait les actions qu'il avait été forcé de com- 
mettre dans le vm. Quelques sots cependant admi- 
raient l'esprit de continence dans Grégoire, qui 
n'aimait pas les femmes ; la sobriété de Damon, 
qui n'aimait le vin ; et la piété de Philinte, qui 
n'aimait ni les femmes ni le vin, mais qui jouissait 
du même plaisir que les deux premiers, par son 
goût pour la dévotion. C'est ainsi que la plupart des 
hommes sont dupes de l'idée qu'ils ont des vices et 
des vertus hnmaines. 

Concluons. L'arrangement des organes, les dispo- 
sitions des fibres, un certain mouvement des liqueurs 
donnent le genre des passions ; les degrés de force 
dont elles nous agitent contraignent la raison, 
déterminent la volonté dans les plus grandes actions 
de notre vie. C'est ce qui fait l'homme passionné. 



18 THÉRESK PHILOSOPHE 



riiomiiie sage, riionime fou. Le fou n'est pas moins 
libre que les deux premiers, puisqu'il agit par les 
mêmes principes ; la nature est uniforme. Supposer 
que l'homme est libre et qu'il se détermine par lui- 
même, c'est le faire égal à Dieu. 

Revenons à ce qui me regarde. J'ai dit qu'à vingt- 
cinq ans ma mère me retira presque mourante du 
couvent où j'étais. Toute la machine languissait, 
mon teint était jaune, mes lèvres livides : je ressem- 
blais à un squelette vivant. Enfin, la dévotion allait 
me rendre homicide de moi-même, lorsque je rentrai 
dans la maison de ma mère. Un habile médecin, 
envoyé de sa part à mon couvent, avait connu 
d'abord le principe de ma maladie. Cette liqueur 
divine, qui nous procure le seul plaisir physique, le 
seul qui se goûte sans amertume , cette liqueur, dis- 
je, dont l'écoulement est aussi nécessaire à certains 
tempéraments que celui qui résulte des aliments 
qui nous nourrissent, avait reflué des vaisseaux qui 
lui sont propres dans d'autres qui luisent élrangers; 
ce qui avait jeté le désordre dans toute la ma- 
chine. 

On conseilla à ma mère de me chercher un mari, 
comme le seul remède qui pût me sauver la vie. Elle 
m'en parla avec douceur, mais, infatuée que j'étais 
de mes préjugés, je lui répondis, sans ménagement, 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 19 

que j'aimais mieux mourir que de déplair.' à Dieu 
par un état aussi méprisable, qu'il ne tolérait que 
par un effet de sa grande bonté. Tout ce qu'elle put 
me dire ne m'ébranla point; la nature affaiblie ne nie 
laissait aucune espèce de désirs pour ce monde ; je 
n'envisageais que le bonheur qu'on m'avait promis 
dans l'autre. 

Je continuai donc mes exercices de piété avec 
toute la ferveur imaginable. On m'avait beaucoup 
parlé du fameux père Dirrag ; je voulus le voir, il 
devint mon directeur, etM"« Eradice, sa plus tendre 
pénitente, fut bient()t ma meilleure amie. 

Vous connaissez, mon cher comte, l'histoire de 
ces deux célèbres personnages ; je n'entreprendrai 
point de vous répéter tout ce que le public en sait 
et en dit ; mais un trait singulier, dont j'ai été 
témoin, pourra vous amuser, et servir à vous con- 
vaincre que, s'il est vrai que W" Eradice se soit 
enfin livrée avec connaissance de cause aux embras- 
sements de ce cafard, il est du moins cerlain qu'elle 
a été longtemps la dupe de sa sainte lubricité. 

Mi'« Eradice avait pris pour moi l'amitié la plus 
tendre, elle me confiait ses plus secrètes pensées ; 
la conformité d'humeur, de pratique de piété, peut- 
être même de tempérament, qui était entre nous, nous 
rendait inséparables. Toutes deux vertueuses, notre 



20 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

passion dominante était d'avoir la réputation d'être 
saintes avec une envie démesurée de faire des mira- 
cles. Cette passion la dominait si puissamment, qu'elle 
eût souffert, avec une constance digne des martyrs, 
tous les tourments imaginables, si on lui eût persuadé 
qu'ils pouvaient faire ressusciter un second Lazare ; 
et le Père Dirrag avait, par-dessus tout, le talent de 
lui faire croire tout ce qu'il voulait. 

Eradice m'avait dit plusieurs fois, avec une sorte 
de vanité, que ce Père ne se communiquait tout 
entier qu'à elle seule; que dans les entretiens parti- 
culiers qu'ils avaient souvent ensemble chez elle, il 
l'avait assurée qu'elle n'avait plus que quelques pas 
à faire pour parvenir à la sainteté ; que Dieu le lui 
avait révélé dans un songe, par lequel il avait connu 
clairement qu'elle était à la veille d'opérer les plus 
grands miracles, si elle continuait à se laisser con- 
duire par les degrés de vertu et de mortification 
nécessaires. 

La jalousie et l'envie sont de tous les états : 
celui de dévote peut-être en est le plus suscep- 
tible. 

Eradice s'aperçut que j'étais jalouse de son bon- 
heur, et que même je paraissais ne pas ajouter foi à 
ce qu'elle me disait. Effectivement, je lui témoignais 
d'autant plus de surprise de ce qu'elle m'apprenait 



THÉRÈSE PH/LOSOPHE 21 

de ses entretiens particuliers avec le Père Dirrag, 
qu'il avait toujours éludé d'en avoir de semblables 
avec raoi, dans la maison d'une de ses pénitentes, 
mon amie, qui était stigmatisée, ainsi qu'Eradice. 
Sans doute que ma triste ligure et que mon teint jau- 
nâtre n'avaient pas paru au révérend Père être pour 
lui un restaurant propre à exciter le goût nécessaire à 
ses travaux spirituels. J'étais piquée au jeu : point 
de stigmates, point d'entretien particulier pour moi ! 
Mon humeur perça, j'affectai paraître ne rien croire. 

Eradice, d'un air ému, m'offrit de me rendre, dès 
le lendemain matin, témoin oculaire de son bonheur. 
« Vous verrez, me dit-elle avec feu, quelle est la force 
de mes exercices spirituels, par quels degrés de 
pénitence le bon Père me conduit à devenir une 
grande sainte, et vous ne douterez plus des extases, 
des ravissements qui sont une suite de ces mêmes 
exercices. Que mon exemple, ma chère Thérèse, 
ajouta-t-elle en se radoucissant, ne peut-il opérer 
dans vous, pour premier miracle, la force de détacher 
entièrement votre esprit de la matière par la grande 
vertu de la méditation, pour ne les mettre qu'en Dieu 
seul ! » 

Je me rendis le lendemain, à cinq heures du 
matin, chez Eradice, comme nous en étions conve- 
nues. Je la trouvai en prière, un livre à la main. « Le 



22 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

saint homme va venir, me dit-elle, et Dieu avec lui : 
cachez-vous dans ce petit cabinet, d'oii vous pourrez 
entendre et voir jusqu'où la bonté divine veut bien 
s'étendre, en faveur de sa vile créature, par les soins 
pieux de notre directeur. « Un instant après, on 
frappa doucement à la porte. Je me sauvai dans le 
cabinet dont Eradice prit la clef. Un trou large 
comme la main, qui était dans la porte de ce cabinet 
couvert d'une vieille tapisserie de Bergarae, très 
claire, me laissait voir librement la chambre en son 
entier, sans risque d'être aperçue. 

Le bon Père entra. « Bonjour, ma chère sœur en 
Dieu, lui dit-il. Que le Saint-Esprit et saint François 
soient avec vous ! » Elle voulut se jeter à ses pieds, 
mais ii la releva et il la fit asseoir à côté de lui. « II 
est nécessaire, lui dit le saint homme, que je vous 
répète les principes sur lesquels vous devez vous 
guider dans toutes les actions de votre vie; mais 
parlez-moi, auparavant, de vos stigmates ; celui que 
vous avez sur la poitrine est-il toujours dans le même 
état? Voyons un peu. » Eradice se mit d'abord en 
devoir de découvrir son téton gauche, au-dessous 
duquel il était. « Ah ! ma sœur, arrêtez : couvrez 
votre sein avec ce mouchoir (il lui en tendait un) ; 
de pareilles choses ne sont pas faites pour un mem- 
bre de notre société : il suffira que je voie la plaie 



THÉRÈSE PHILOSOPHE '23 

que saint François y a imprimée. Ah ! il subsiste. 
Bon, dit-il, je suis content. Saint François vous 
aime toujours : la plaie est vermeille et pure ; j'ai eu 
soin d'apporter encore avec moi le saint morceau de 
son cordon ; nous en aurons besoin à la suite de nos 
exercices. Je vous ai déjà dit, ma sœur, continua-t-il. 
que je vous distinguais de toutes mes pénitentes, 
vos compagnes, parce que je vois que Dieu vous dis- 
tingue de son saint troupeau, comme le soleil est 
distingué de la lune et des autres planètes. C'est 
pour cette raison que je n'ai pas craint de vous révé- 
ler ses mystères les plus cachés. Je vous l'ai dit, ma 
chère sœur, oubliez-vous et laissez faire. Dieu ne 
veut des hommes que le cœur et l'esprit. C'est en 
oubHant le corps qu'on parvient à s'unir à Dieu, à 
devenir sainte, à opérer des miracles. Je ne puis vous 
dissimuler, mon petit ange, que dans notre dernier 
exercice, je me suis aperçu que votre esprit tenait 
encore à la chair. Quoi ! ne pouvez-vous, en partie, 
imiter ces bienheureux martyrs, qui ont été flagellés, 
tenaillés, rôtis, sans souifrir la moindre douleur, 
parce que leur imagination était tellement occupée de la 
gloire de Dieu, qu'il n'y avait dans eux aucune parti- 
cule d'esprit qui ne fût employée à cet objet? C'est 
un mécanisme certain, ma chère fille : nous sentons 
et nous n'avons d'idée du bien et du mal physique, 



24 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

comme du bien et du mal moral, que par la voie des 
sens. 

<c Dès que nous touchons, que nous entendons, 
que nous voyons, etc., un objet, des particules d'es- 
prit se coulent dans les petites cavités des nerfs qui 
vont en avertir l'àme. Si vous avez assez de ferveur pour 
rassembler, par la force de la méditation sur l'amour 
que vous devez à Dieu, toutes les particules d'esprit 
qui sont en vous, en les appliquant toutes à cet objet, 
il est certain qu'il n'en restera aucune pour avertir 
l'àme des coups que votre chair recevra : vous ne les 
sentirez pas. Voyez ce chasseur, l'imagination remplie 
de forcer le gibier qu'il poursuit, il ne sent ni les 
ronces, ni les épines dont il est déchiré en perçant 
les forêts. Plus faible que lui, dans un objet mille fois 
plus intéressant, sentirez-vous de faibles coups de 
discipline, si votre àme est fortement occupée du 
bonheur qui vous attend? Telle est la pierre de tou- 
che qui nous conduit à faire des miracles ; tel doit 
être l'état de perfection qui nous unit à Dieu. Nous 
allons commencer, ma chère fille : remplissez bien 
vos devoirs, et soyez sûre qu'avec l'aide du cordon 
de saint François et votre méditation, ce pieux exer- 
cice finira par un torrent de délices inexprimables. 
Mettez-vous à genoux, mon enfant, et découvrez ces 
parties de la chair qui sont les motifs de la colère de 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 25 

Dieu : la mortification qu'elles éprouveront unira inti- 
mement votre esprit à lui. Je vous le répète, oubliez- 
vous et laissez-vous faire. » 

M"« Eradice obéit aussitôt sans répliquer. Elle se 
mit à genoux sur un prie-Dieu, un livre devant elle ; 
puis, levant ses jupes et sa chemise jusqu'à la cein- 
ture, elle laissa voir des fesses blanches comme la 
neige et d'un ovale parfait, soutenues de deux cuisses 
d'une proportion admirable. « Levez plus haut votre 
chemise, lui dit-il : elle n'est pas bien ; là, c'est 
ainsi. Joignez présentement les mains et élevez 
votre âme à Dieu ; remplissez votre esprit de l'idée 
du bonheur éternel qui vous est prorais. » Alors le 
Père approcha un tabouret sur lequel il se mit à 
genoux derrière et un peu à côté d'elle. Sous sa 
robe, qu'il releva et qu'il passa dans sa ceinture, 
était une grosse et longue poignée de verges, qu'il 
présenta à baiser à sa pénitente. 

Attentive à l'événement de cette scène, j'étais 
remplie d'une sainte horreur; je sentais une sorte 
de frémissement que je ne puis décrire. Eradice ne 
disait mot. Le Père parcourait, avec des yeux pleins 
de feu, les fesses qui lui servaient de perspective ; 
et comme il avait ses regards fixés sur elles, j'entr'- 
ouis qu'il disait à basse voix, d'un ton d'admiration: 
« Ah ! la belle gorge ! Quels tétons charmants ! » 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



Puis il se baissait, se relevait par intervalles, en 
marmottant quelques versets ; rien n'échappait à sa 
lubricité. Après quelques minutes, il demanda à sa 
pénitente si son àme était entrée en contemplation. 
« Oui, mon très révérend Père, lui dit-elle ; je sens 
que mon esprit se détache de la chair, et je vous 
supplie de commencer le saint œuvre. — Cela suffit, 
reprit le Père, votre esprit va être content. >^ Il 
récita encore quelques prières, et la cérémonie 
commença p^r trois coups de verges qu'il lui appli- 
qua assez légèrement sur le derrière. Ces trois coups 
furent suivis d'un verset qu'il récita, et succcessive- 
ment de trois autres cuups de verges, un peu plus 
forts que les premiers. 

Après cinq ou six versets récités et interrompus 
par cette sorte de diversion, quelle fut ma suprise, 
lorsque je vis le Père Dirrag, déboutonnant sa 
culotte, donner l'essor à un trait enflammé qui était 
semblable à ce serpent fatal qui m'avait attiré les 
reproches de mon ancien directeur ! Ce monstre avait 
acquis la longueur, la grosseur et la fermeté prédites 
par le capucin ; il me faisait frissonner. Sa tète 
rubiconde paraissait menacer les fesses d'Eradice, 
qui étaient devenues du plus bel incarnat ; le visage 
du Père était tout en feu. ce Vous devez être présen- 
tement, dit-il, dans l'état le plus piirfait de cuntem- 



THERESE PHILOSOPHE 



plation : votre àrne doit être détachée des sens. Si 
ma fille ne trompe pas mes saintes espérances, elle 
ne voit plus, n'entend plus, ne sent plus. « 

Dans ce moment, ce bourreau fit tomber une 
grêle de coups sur toutes les parties du corps 
d'Eradice qui étaient à découvert. Cependant elle ne 
disait mot, elle semblait être immobile, insensiMe à 
ces terribles coups, et je ne distinguais simplement 
dans elle qu'un mouvement convulsif de ses deux 
fesses, qui se serraient et se desserraient à chaque 
instant. « Je suis content de vous, lui dit-il après 
un quart d'heure de cette cruelle discipline ; il est 
temps que vous commenciez à jouir du fruit de vos 
saints travaux ; ne m'écoutez pas, ma chère fille, 
mais laissez-vous conduire : prosternez votre face 
contre terre : je vais, avec le vénérable cordon de 
saint François, chasser tout ce qui reste d'impur au 
dedans de vous. » 

Le bon Père la plaça, en effet, dans une attitude 
humiliante à la vérité, mais aussi la plus commode à 
ses desseins. Jamais on ne l'a présenté plus beau : 
ses fesses étaient entr'ouvertes, et on découvrait en 
entier la double route des plaisirs. 

Après un instant de contemplation de la part du 
cafard, il humecta de salive ce qu'il appelait le cor- 
don, et en proférant quelques paroles, d'un ton qui 



28 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

sentait l'exorcisme d'un prêtre qui travaille à chasser 
le diable du corps d'un démoniaque, Sa Révérence 
commença son intromission. 

J'étais placée de manière à ne pas perdre la 
moindre circonstance de cette scène ; les fenêtres 
de la chambre où elle se passait faisaient face à la 
porte du cabinet dans lequel j'étais renfermée. 
Eradice venait d'être placée à genoux sur le plan- 
cher, les bras croisés sur le marchepied de son 
prie-Dieu, et la tête appuyée sur ses bras; sa che- 
mise, soigneusement relevée jusqu'à la ceinture, me 
laissait voir, à demi-profil, des fesses et une chute 
de reins admirables. Cette luxurieuse perspective 
fixait l'attention du très révérend Père, qui s'était 
mis lui-même à genoux, les jambes de sa pénitente 
placée entre les siennes, ses culottes basses, son 
terrible cordon à la main, marmottant quelques mots 
mal articulés. 

Il resta pendant quelques instants dans cette 
édiliante attitude, parcourant l'autel avec des regards 
enflammés, et paraissant indécis sur la nature du 
sacrifice qu'il allait ofTrir. Deux embouchures se pré- 
sentaient, il les dévorait des yeux, embarrassé sur 
le choix : l'une était un friand morceau pour un 
homme de sa robe, mais il avait promis du plaisir, 
de l'extase à sa pénitente ; comment faire ? 11 osa 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 29 

diriger plusieurs fois la tête de son instrument sur 
la porte favorite à laquelle il heurtait légèrement ; 
mais enfin la prudence l'emporta sur le goût, je lui 
dois cette justice. Je vis distinctement le rubicond 
priape de Sa Révérence enfiler la route canonique, 
après avoir entr'ouvert délicatement les lèvres 
vermeilles avec le pouce et l'index de chaque main. 
Ce travail fut d'abord entamé par trois vigoureuses 
secousses qui en firent entrer près de la moitié ; 
alors, tout à coup, la tranquillité apparente du Père 
se changea en une espèce de fureur. Quelle physio- 
nomie ! Ali Dieu ! Figurez-vous un satyre, les lèvres 
chargées d'écume, la bouche béante, grinçant parfois 
les dents, soufflant comme un taureau qui mugit : 
ses narines étaient enflées et agitées ; il soutenait 
ses mains élevées à quatre doigts de la croupe 
d'Eradice, sur laquelle on voyait qu'il n'osait les 
appliquer pour y prendre un point d'appui ; ses 
doigts écartés étaient en convulsion, et se formaient 
en pattes de chapon rôti. Sa tète était baissée et 
ses yeux étincelants restaient fixés sur le travail de 
la cheville ouvrière, dont il compassait les allées et 
les venues de manière que, dans le mouvement de 
rétroaction, elle ne sortit pas de son fourreau, et 
que, dans celui de l'impulsion, son ventre n'appuyât 
pas au ventre de la pénitente, laquelle, par réflexion, 



THERESE PHILOSOPHE 



aurnit pu deviner où tenait le prétendu cordon. 
Quelle présence d'esprit ! 

Je vis qu'environ la longueur d'un travers de 
pouce du saint instrument fut constamment réservée 
au dehors et n'eut pas de part à la fête. Je vis 
qu'à chaque mouvement que le croupion du Père 
faisait en arrière, par lequel le cordon se retirait de 
son gîte jusqu'à la tète, les lèvres de la partie 
d'Eradice s'entr'ouvraient et paraissaient d'un incar- 
nat si vif qu'elles charmaient la vue. Je vis que, 
lorsque le Père, par un mouvement opposé, poussait 
en avant, ces mêmes lèvres, dont on ne voyait plus 
alors que le petit poil noir qui les couvrait, serraient 
si exactement la flèche, qui y semblait comme en- 
gloutie, qu'il eût été difficile de deviner auquel des 
deux acteurs appartenait cette cheville par 
laquelle ils paraissaient l'un et l'autre également 
attachés. 

Quelle mécanique ! quel spectacle, mon cher 
comte, pour une fille de mon âge, qui n'avait aucune 
connaissance de ce genre de mystère ! Que d'idées 
différentes me passèrent dans l'esprit, sans pouroir 
me fixer à aucune ! Il me souvient seulement que 
vingt fois je fus sur le point de m'aller jeter aux 
genoux de ce célèbre directeur, pour le conjurer de 
me traiter conmie mon amie. Etait-ce mouvement 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 3i 

de concupiscence? C'est ce qu'il m'est encore impos- 
sible de pouvoir bien démêler. 

Revenons à nos acolytes. Les mouvements du 
Père s'accélérèrent ; il avait peine à garder l'équilibre. 
Sa posture était telle qu'il formait à peu près, de la 
tête aux genoux, un S, dont le ventre allait et 
venait horizontalement aux fesses d'Eradice. La 
partie de celle-ci, qui servait de canal à la cheville 
ouvrière, dirigeait tout le travail ; et deux énormes 
verrues qui pendaient entre les cuisses de Sa Révé- 
rence semblaient en être comme les témoins. 
« Votre esprit est-il content, ma petite sainte ? dit-il 
en poussant une sorte de soupir. Pour moi, je vois 
les cieux ouverts; la grâce suffisante me transporte; 
je... » 

« .Ml ! mon Père, s'écria Eradice, quel plaisir 
m'aiguillonne ! Oui, je jouis du bonheur céleste ; je 
sens que mon esprit est entièrement détaché de la 
matière : chassez, mon Père, chassez tout ce qui 
reste d'impur dans moi. Je vois... les... an...ges; 
poussez plus avant... poussez donc... Ah!... ah!... 
bon... saint François !... ne m'abandonnez pas ; je 
sens le cor... le cor... le cordon... Je n'en puis plus... 
je me meurs !... » 

Le Père, qui sentait également les approches du 
souverain plaisir, bégayait, poussait, soufflait, haie- 



32 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

tait. Enfin, les dernières paroles d'Eradice furent le 
signal de sa retraite : je vis le fier serpent devenu 
humble, rampant, sortir, couvert d'écume, de son 
étui. 

Tout fut promptement remis dans sa place, et le 
Père, en laissant tomber sa robe, gagna à pas chan- 
celants le prie-Dieu qu'Eradice avait quitté. Là, fei- 
gnant de se mettre en oraison, il ordonna à sa péni- 
tente de se lever, de se couvrir, puis de venir se 
joindre à lui, pour remercier le Seigneur des faveurs 
qu'elle venait d'en recevoir. 

Que vous dirai-je enfin, mon cher comte ! Dirrag 
sortit, et Eradice, qui m'ouvrit la porte du cabinet, 
me sauta au cou en m'abordant. « Ah ! ma chère 
Thérèse, me dit-elle, prends part à ma félicité : oui, 
j'ai vu le paradis ouvert, j'ai participé au bonheur 
des anges. Que de plaisirs, mon amie, pour un mo- 
ment de peines ! Par la vertu du saint cordon, mon 
âme était presque détachée de la matière. Tu as pu 
voir par où notre bon directeur l'a introduit en moi. 
Eh bien ! je t'assure que je l'ai senti pénétrer jusqu'à 
mon cœur ; un degré de ferveur de plus, n'en doute 
point, je passais à jamais dans le séjour des bien- 
heureux. » 

Eradice me tint mille autres discours avec un ton, 
avec une vivacité qui ne purent me laisser douter de 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 33 

la réalité du bonheur suprême dont elle avait joui. 
J'étais si émue qu'à peine lui répondis-je pour la 
féliciter; mon cœur étant dans la plus vive agitation, 
je l'embrassai et je sortis. 

Que de réflexions sur l'abus qui se fait des choses 
les plus respectables établies dans la société ! Avec 
quel art ce penaillon conduit sa pénitente à ses fins 
impudiques! Il lui échauffe l'imagination sur l'envie 
d'être sainte ; il lui persuade qu'on n'y parvient 
qu'en détachant l'esprit de la chair. De là il la con- 
duit à la nécessité d'en faire l'épreuve par une vigou- 
reuse discipline : cérémonie qui était sans doute un 
restaurant du goût du cafard, propre à réveiller l'é- 
lasticité usée de son nerf érecteur. « Vous ne devez 
rien sentir, lui dit-il, rien voir, rien entendre, si 
votre contemplation est parfaite. « 

Par ce moyen, il s'assure qu'elle ne tournera pas 
la tête, qu'elle ne verra rien de son impudicité. Les 
coups de fouet qu'il lui applique sur les fesses atti- 
rent les esprits dans le quartier qu'il doit attaquer, 
ils réchauffent ; et enfin la ressource qu'il s'est pré- 
parée par le cordon de saint François, qui, par son 
intromission, doit chasser tout ce qui reste d'impur 
dans le corps de sa pénitente, le fait jouir sans 
crainte des faveurs de sa docile prosélyte; elle croit 
tomber dans une extase divine, purement spirituelle, 



34 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

lorsqu'elle jouit des plaisirs de la chair les plus 
voluptueux. 

Toute l'Europe a su l'aventure du père Dirrag et 
de M"« Eradice, tout le monde en a raisonné, mais 
peu de personnes ont connu réellement le fond de 
cette histoire, qui était devenue une affaire de parti 
entre les M... et les J... (1). Je ne répéterai point ici 
ce qui en a été dit ; toutes les procédures vous sont 
connues ; vous avez vu les factums, les écrits qui 
ont paru de part et d'autre, et vous savez quelle en 
a été la suite. Voici le peu que j'en sais par moi- 
même, au delà du fait dont je viens de vous rendre 
compte. 

M"e Eradice est à peu près de mon âge. Elle est 
née à Volnot, fille d'un marchand, auprès duquel ma 
mère se logea lorsqu'elle alla s'établir dans cette 
ville. Sa taille est bien prise, et sa peau d'une beauté 
singulière, blanche à ravir; ses cheveux noirs comme 
jais ; de très beaux yeux, un air de vierge. Nous 
avons été amies dans l'enfance ; mais, lorsque je fus 
mise au couvent, je la perdis de vue. Sa passion 
dominante était de se distinguer de ses compagnes, 
de faire parler d'elle. Cette passion, jointe à un grand 



(1) Les Moines (sans doule) el les Jésuites. Ce fut, en réa- 
lité, une lutte acharnée entre jansénistes et jésuites. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 35 

fonds de tendresse, lui fit choisir le parti de la dévo- 
tion, comme le plus propre à son projet. Elle aima 
Dieu comme on aime son amant. Dans le temps que 
je la retrouvai, pénitente du père Dirrag, elle ne 
parlait que de méditation, de contemplation, d'orai- 
sons ; c'était alors le style de la gent mystique de la 
ville et même de la province. Ses manières modestes 
lui avaient acquis depuis longtemps la réputation 
d'une haute vertu. Eradice avait de l'esprit, mais elle ne 
l'appliquait qu'à parvenir à satisfaire l'envie démesurée 
qu'elle avait de faire des miracles ; tout ce qui flattait 
cette passion devenait pour elle une vérité incontes- 
table. Tels sont les faibles humains : la passion domi- 
nante dont chacun d'eux est aftecté absorbe toujours 
toutes les autres ; ils n'agissent qu'en conséquence 
de cette passion ; elle les empêche d'apercevoir les 
plus claires qui devraient servir à la détruire. 

Le Père Dirrag était né à Lùde. Lors de son aven- 
ture, il avait environ cinquante-trois ans ; son visage 
était tel que celui que nos peintres donnent aux 
satyres. Quoique excessivement laid, il avait quelque 
chose de spirituel dans la physionomie. La paillardise, 
l'impudicité étaient peintes dans ses yeux ; dans ses 
actions, il ne paraissait occupé que du salut des âmes 
et de la gloire de Dieu. 11 avait beaucoup de talents 
pour la chaire ; ses exhortations, ses discours étaient 



36 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

pleins de douceur, d'onction. 11 avait l'art de persua- 
der. Xé avec beaucoup d'esprit, il remployait tout 
entier à acquérir la réputation de convertisseur ; et, 
en effet, un nombre considérable de femmes et de 
filles du monde ont embrassé le parti de la péni- 
tence sous sa direction. 

On voit que la ressemblance des caractères et des 
vues de ce Père et de M"« Eradice suffisait pour les 
unir. Aussi, dès que le premier parut à Volnot, où sa 
réputation était déjà parvenue avant lui, Eradice se 
jeta, pour ainsi dire, dans ses bras. A peine se con- 
nurent-ils qu'ils se regardèrent mutuellement comme 
des sujets propres à augmenter leur gloire réci- 
proque. Eradice était certainement d'abord dans la 
bonne foi ; mais Dirrag savait à quoi s'en tenir : l'ai- 
mable figure de sa nouvelle pénitente l'avait séduit, 
et il entrevit qu'il séduirait à son tour et tromperait 
facilement un cœur flexible, tendre, rempli de préju- 
gés, un esprit qui recevait avec la docilité, la persua- 
sion la plus entière, le ridicule des insinuations et 
des exhortations mystiques. De là il forma son plan, 
tel que je l'ai peint plus haut. Les premières bran- 
ches de ce plan lui assuraient bien de l'amusement 
voluptueux, de la fustigation, et il y avait quelque 
temps que le bon Père en usait ainsi avec quelques 
autres de ses pénitentes : c'était, jusqu'alors, à quoi 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 37 

s'étaient bornés ses plaisirs libidineux avec elles ; 
mais la fermeté, le contour, la blancheur des fesses 
d'Eradice avaient tellement échauffé son imagination 
qu'il résolut de franchir le pas. 

Les grands hommes percent à travers les plus 
grands obstacles : celui-ci imagina donc l'introduction 
d'un morceau de cordon de saint François, relique 
qui, par son intromission, devait chasser tout ce qui 
restait d'impur et de charnel dans sa pénitente, et la 
conduire à l'extase. C'est alors qu'il imagina les 
stigmates, imités de ceux de saint François. Il fit 
venir secrètement à Volnot une de ses anciennes 
pénitentes qui avait toute sa confiance, et qui rem- 
plissait ci-devant, avec connaissance de cause, les 
fonctions qu'il destinait intérieurement à Eradice. Il 
trouvait celle-ci trop jeune et trop enthousiasmée de 
l'envie de faire des miracles pour aventurer de la 
rendre dépositaire de son secret. 

La vieille pénitente arriva et fit bientôt connais- 
sance de dévotion avec Eradice, à qui elle tâcha d'en 
insinuer une particulière pour saint François, son 
patron. On composa une eau qui devait opérer des 
plaies imitées des stigmates ; et le jeudi saint, sous 
le prétexte de la Cène, la vieille pénitente lava les 
pieds d'Eradice et y appliqua de celte eau, qui fit 
son effet. 



38 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

Eradice confia, deux jours après, à la vieille 
qu'elle avait une blessure sur chaque pied. « Quel 
bonheur ! quelle gloire pour vous ! s'écria celle-ci. 
Saint François vous a communiqué ses stigmates. 
Dieu veut faire de vous la plus grande sainte. 
Voyons si, comme votre grand patron, votre côté ne 
serait pas stigmatisé. » Elle porta de suite la main 
sous le téton gauche d'Eradice, où elle appliqua 
pareillement de son eau : le lendemain nouveau 
stigmate. 

Eradice ne mantjua pas de parler de ce miracle à 
son directeur, qui, craignant l'éclat, lui recommanda 
l'humilité et le secret. Ce fut inutilement; la passion 
dominante de celle-ci étant la vanité de paraître 
sainte, sa joie perça ; elle fit des confidences ; ses 
stigmates firent du bruit, et toutes les pénitentes du 
Père voulurent être stigmatisées. 

Dirrag sentit qu'il était nécessaire de soutenir sa 
réputation, mais en même temps de tâcher de faire 
une diversion qui empêchât les yeux du public de 
rester fixés sur la seule Eradice. Quelques autres 
pénitentes furent donc aussi stigmatisées par les 
mêmes moyens : tout réussit. 

Eradice, cependant, se voua à saint François; son 
directeur l'assura qu'il avait lui-même la plus grande 
confiance en son intercession; il ajouta qu'il avait 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 39 

opéré nombre de miracles par les moyens d'un grand 
morceau du cordon de ce saint, qu'un Père de la so- 
ciété lui avait rapporté de Rome, et qu'il avait chassé, 
par la vertu de cette relique, le diable du corps de 
plusieurs démoniaques, en Tintroduisant dans la 
bouche ou dans quelque autre conduit de la nature, 
suivant l'exigence des cas. Il lui montra enfin ce pré- 
tendu cordon, qui n'était autre chose qu'un assez 
gros morceau de corde, de 8 pouces de longueur, 
enduit d'un mastic qui le rendait dur et uni. 11 était 
recouvert proprement d'un étui de velours cramoisi, 
qui lui servait de fourreau ; en un mot, c'était un de 
ces meubles de religieuse que l'on nomme godemi- 
ché. Sans doute que Dirrag tenait ce présent de 
quelque vieille abbesse, de qui il l'avait exigé. Quoi 
qu'il en soit, Eradice eut bien de la peine à obtenir 
la permission de baiser humblement cette relique, 
que le Père assurait ne pouvoir être touchée sans 
crime par des mains profanes. 

Ce fut ainsi, mon cher comte, que le Père Dirrag 
conduisit par degrés sa nouvelle pénitente à souffrir, 
pendant plusieurs mois, ses impudiques embrasse- 
raents, lorsqu'elle ne croyait jouir que d'un bonheur 
purement spirituel et céleste. 

C'est d'elle que j'ai su toutes ces circonstances, 
quelque temps après le jugement de son procès. Elle 



iO THÉRÈSE PHILOSOPHE 

me confia que ce fut un certain moine (qui a joué 
un grand rôle dans cette affaire) qui lui dessilla les 
yeux. Il était jeune, beau, bien fait, passionnément 
amoureux d'elle, ami de son père et de sa mère, 
chez qui ils mangeaient souvent ensemble. II s'attira 
sa confiance; il démasqua l'impudique Dirrag; et je 
compris sensiblement, à travers tout ce qu'elle me 
dit, qu'elle se livra alors de bonne foi aux embrasse- 
ments du luxurieux moine; j'entrevis même que 
celui-ci n'avait pas démenti la réputation de son 
ordre, et, par une heureuse conformation comme 
par des leçons redoublées, il dédommagea ample- 
ment sa nouvelle prosélyte du sacrifice qu'elle lui 
fit des supercheries hebdomadaires de son vieux 
druide. 

Dès qu'Eradice eut reconnu l'illusion du feftit 
cordon de Dirrag par l'application aimable du 
membre naturel du moine, l'éloquence de cette dé- 
monstration lui fit sentir qu'elle avait été grossière- 
ment dupée. Sa vanité se trouva blessée, et la ven- 
geance la porta à tous les excès que vous avez 
connus, de concert avec le fier moine, qui, outre 
l'esprit de parti qui l'animait, était encore jaloux des 
faveurs que Dirrag avait surprises à son amante. Ses 
charmes étaient un bien qu'il croyait créé pour lui 
seul ; c'était un vol manifeste qu' prétendait lui 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 41 

avoir été fait, dont il se flattait d'obtenir une puni- 
tion exemplaire ; la grillade seule de son rival, qu'il 
méditait, pouvait assouvir son ressentiment et sa 
vengeance. 

J'ai dit que, dès que le Père Dirrag fut sorti de la 
chambre de M"« Eradice, je me retirai chez moi. Dès 
que je fus rentrée dans ma chambre, je me proster- 
nai à genoux pour demander à Dieu la grâce d'être 
traitée comme mon amie. Mon esprit était dans une 
agitation qui approchait de la fureur; un feu intérieur 
me dévorait. Tantôt assise, tantôt debout, souvent à 
genoux, je ne trouvais aucune place qui pût me fixer. 
Je me jetai sur mon lit. L'entrée de ce membre 
rubicond dans la partie de M^'^ Eradice ne pouvait 
sortir de mon imagination, sans que j'y attachasse 
cependant aucune idée distincte de plaisir, et encore 
moins de crime. Je tombai, enfin, dans une rêverie 
profonde, pendant laquelle il me sembla que ce 
même membre, détaché de tout autre objet, faisait 
son entrée dans moi par la même voie. 

Machinalement, je me plarai dans la même attitude 
que celle où j'avais vu Eradice, et machinalement 
encore, dans l'agitation qui me faisait mouvoir, je me 
coulai sur le ventre jusqu'à la colonne du pied du 
lit, laquelle, se trouvant passée entre mes jambes et 
mes cuisses, m'arrêta et servit de point d'appui à 



43 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

la partie où je sentais une démangeaison inconce- 
vable. Le coup qu'elle reçut par la colonne qui la 
fixa me causa une légère douleur, qui me tira de 
ma rêverie, sans diminuer l'excès de ma démangeai- 
son. La position où j'étais exigeait que je levasse 
mon derrière pour tâcher d'en sortir ; de ce mouve- 
ment que je fis en remontant et coulant ma 
moniche le long de la colonne, il résulta un frotte- 
ment qui me causa un chatouillement extraordinaire. 
Je fis un second mouvement, pais un troisième, etc., 
qui eurent une augmentation de succès : tout à 
coup j'entrai dans un redouhlement de fureur; sans 
quitter ma situation, sans faire aucune espèce de ré- 
flexion, je me mis à remuer le derrière avec une agilité 
incroyable, glissant toujours le long de la salutaire 
colonne. Bientôt un excès de plaisir me transporta, 
je perdis connaissance, je me pâmai et m'endormis 
d'un profond sommeil. 

Au bout de deux heures je m'éveillai, toujours ma 
chère colonne entre mes cuisses, couchée sur mon 
ventre, mes fesses découvertes. Cette posture me 
surprit; je ne me souvenais de ce qui s'était passé 
que comme on se rappelle le tableau d'un songe. 
Cependant, me trouvant plus tranquille, l'évacuation 
de la céleste rosée me laissant l'esprit plus libre, je 
fis quelques réflexions sur tout ce que j'avais vu 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 43 

chez Eradice et sur ce qui venait de se passer dans 
moi, sans en pouvoir tirer aucune conclusion raison- 
nable. La partie qui avait été frottée le long de la 
colonne, ainsi que l'intérieur du haut de mes cuisses 
qui l'avait embrassée, me faisait un mal cruel ; j'osai 
y regarder malgré les défenses qui m'avaient été 
faites par mon ancien directeur de couvent ; mais je 
n'osai me déterminer à y porter la main : cela m'avait 
été trop expressément interdit. 

Comme je finissais cet examen, la servante de ma 
mère vint m'averlir que M^e c... et M. l'abbé T... 
étaient au logis, où ils devaient dîner, et que ma 
mère m'ordonnait de descendre pour leur faire com- 
pagnie; je les joignis. 

11 y avait quelque temps que je n'avais vu U^^ C... 
Quoiqu'elle eût bien des bontés pour ma mère, à 
qui elle avait rendu de grands services, et qu'elle 
eût la réputation d'une femme très pieuse, son éloi- 
gnement marqué pour les maximes du Père Dirrag, 
pour ses exhortations mystiques m'avaient fait cesser 
de la fré(iucnler, afin de ne pas déplaire à mon 
directeur : il n'était pas traitable sur l'article et ne 
voulait point que son troupeau se confondît avec 
celui des autres directeurs ses concurrents ; il crai- 
gnait sans doute les confidences, les éclaircissements ; 
enfin, c'était une condition préalable, très recom- 



44 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

mandée par Sa Révérence et très exactement obser- 
vée partout ce qui formait son troupeau. 

Cependant, nous nous mîmes à table. Le dîner fut 
gai. Je me sentais beaucoup mieux que de coutume : 
ma langueur avait fait place à de la vivacité ; plus de 
maux de reins : je me trouvais tout autre. Contre l'or- 
dinaire des repas de prêtres et de dévotes, on ne 
médit point de son prochain à celui-ci. L'abbé T... (1), 
qui a beaucoup d'esprit et encore plus d'acquis, nous 
fit mille petits contes, qui, sans intéresser la réputa- 
tion de personne, portèrent la joie dans le cœur des 
convives. 

Après avoir bu du Champagne et pris le café, ma 
mère me tira en particulier pour me faire de vifs 
reproches sur le peu d'attention que j'avais eu de- 
puis quelque temps à cultiver l'amitié et les bonnes 
grâces de M°ie C... « C'est une dame aimable, me 
dit-elle, à qui je dois le peu de considération dont je 
jouis dans cette ville ; sa vertu, son esprit, ses lumières 
la font estimer et respecter de toutes les personnes 
qui la connaissent ; nous avons besoin de son appui : 
je désire et je vous ordonne, ma fille, de contribuer 



(1) L'abbé Terray peut-être, le héros des Lauriers ecclé- 
siastiques, dont la lecture a délecté Thérèse ; elle l'avoue à 
la fin de son récit. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 45 

de tous vos efforts à l'engager de nous conserver. » 
Je répondis à ma mère qu'elle ne devait pas douter 
de ma soumission aveugle à ses volontés. Hélas ! la 
pauvre femme ne soupçonnait guère la nature des 
leçons que je devais recevoir de cette dame, qui 
jouissait en effet de la plus haute réputation. 

Nous rejoignîmes, ma mère et moi, la compagnie. 
Un instant après je m'approchai de M^^C..., à qui je 
fis des excuses sur mon peu d'exactitude à lui rendre 
mes devoirs ; je l;i priai de me permettre de réparer 
cette faute ; j'essayai même d'entrer dans le détail 
des raisons qui me l'avaient fait commettre; mais 
M°»e C... m'interrompit sans me permettre d'achever. 
« Je sais, me dit-elle avec bonté, tout ce que vous 
voulez me dire : n'entrons pas en matière sur des 
sujets qui ne sont point de notre ressort ; chacun 
croit avoir ses raisons : peut-être sont-elles toutes 
bonnes ; ce qui est certain, c'est que je vous verrai 
toujours avec grand plaisir, et pour commencer à 
vous en convaincre, ajouta-t-elle en élevant la voix, 
je vous emmène ce soir pour souper avec moi. Vous le 
voulez bien ? dit-elle à ma mère. A condition que 
vous soyez de la partie avec M. l'abbé : vous avez 
l'un et l'autre vos affaires, nous vous y laisserons 
vaquer. Pour moi, je vais me promener avec M^'^ Thé- 
rèse; vous savez l'heure et le lieu du rendez-vous. » 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



Mn mère fut enchantée : les maximes du Père Dirrag 
n'étaient point du tout de son goût ; elle se flatta que 
les conseils de M^^^ c.. changeraient mes disposi- 
tions pour le quiétisme dont on le soupçonnait ; peut- 
être même agissaient-elles de concert. Quoi qu'il 
en soit, elles réussirent bientôt au delà de leurs espé- 
rances. 

Nous sortîmes donc, M^e G... et moi. Mais je n'eus 
pas fait cent pas que la douleur que je ressentais 
devint si vive que j'avais peine à me soutenir. Je 
faisais des contorsions horribles. M""^ G... s'en aper- 
çut. « Qu'avez-vous, me dit-elle, ma chère Thérèse ? 
Il semble que vous vous trouviez mal. » J'eus beau 
dire que ce n'était rien, les femmes sont naturelle- 
ment curieuses : elle me fit mille questions qui me 
jetèrent dans un embarras qui ne lui échappa point. 
« Seriez-vous, me dit- elle, du nombre de nos 
fameuses stigmatisées ■.'' Vos pieds ont peine à vous 
porter, et vous êtes toute décontenancée. Venez, mon 
enfant, dans mon jardin, où vous pourrez vous 
tranquilliser. » Nous en étions peu éloignées. Dès 
que nous y fûmes rendues, nous nous assîmes dans 
un petit cabinet charmant qui est sur le bord de la 
mer. 

Après quelques discours vagues, M^^e G... me 
demanda de nouveau si effectivement j'avais des stig- 



THÉRÈSE PHILOSOPHE Al 

mates et comment je me trouvais de la direction du 
Père Dirrag. « Je ne puis vous cacher, ajouta-t-elle, 
que je suis si étonnée de ce genre de miracle que je 
désire ardemment de voir par moi-même s'il existe 
en effet : allons, ma chère petite, dit-elle, ne me 
cachez rien ; exphquez-moi de quelle manière et 
quand ces plaies ont paru ; vous devez être assurée 
que je n'abuserai pas de votre confiance, et je pense 
que vous me connaissez assez pour n'en pas 
douter. » 

Si les femmes sont curieuses, les femmes aiment 
aussi à parler : j'avais un peu ce dernier défaut ; 
d'ailleurs, quelques verres de vin de Champagne 
m'avaient échauffé la têle : je souffrais beaucoup ; il 
n'en fallait pas tant pour me déterminer à tout dire. 
Je répondis d'abord tout naturellement à M°i« G... 
que je n'avais pas le bonheur d'être du nombre de ces 
élues du Seigneur, mais que ce même matin j'avais 
vu les stigmates de M"« Eradice, et que le très révé- 
rend Père Dirrag les avait visités en ma présence. 
Nouvelles questions empressées de la part de M™'* G..., 
qui, de fil en aiguille, de circonstances en circons- 
tances, m'engagea insensiblement à lui rendre compte, 
non seulement de ce que j'avais vu chez Eradice, 
mais encore de ce qui m'était arrivé dans ma cham- 
bre, et des douleurs qui en résultaient. 



48 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

Pendant tout ce narré singulier, M^» C... eut la 
prudence de ne pas témoigner la moindre surprise : 
elle louait tout pour m'engager à tout dire. Lorsque 
je me trouvais embarrassée sur les termes qui me 
manquaient pour expliquer les idées de ce que j'avais 
vu, elle exigeait de moi des descriptions dont la lasci- 
veté devait beaucoup la réjouir dans la bouche d'une 
fille de mon âge et aussi simple que je l'étais. 
Jamais peut-être tant d'infamies n'ont été dites et 
ouïes avec autant de gravité. 

Dès que j'eus fini de parler, M'as C... parut plon- 
gée dans de sérieuses réflexions; elle ne répondit 
que par monosyllabes à quelques questions que je lui 
posai. Revenue à elle-même, elle me dit que tout 
ce qu'elle venait d'entendre avait quelque chose de 
bien singulier, qui méritait beaucoup d'attention ; 
qu'en attendant qu'elle pût m'apprendre ce qu'elle en 
pensait et quel était le parti qu'il convenait que je 
prisse je devais d'abord songer à soulager la douleur 
que je ressentais, en bassinant avec du vin chaud 
les parties qui avaient été meurtries par le frotte- 
ment de la colonne de mon lit. « Gardez-vous bien, 
me dit-elle, ma chère enfant, de rien dire à votre 
mère, ni à qui que ce puisse être, et encore moins 
au Père Dirrag, de ce que vous venez de me confier. 
11 V a dans tout ceci du bien et du mal. Rendez-vous 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 49 

chez moi demain vers les neuf heures du matin, je 
vous en dirai davantage ; comptez sur mon amitié : 
l'excellence de votre cœur et de votre caractère vous 
l'a entièrement acquise. Je vois votre mère qui 
s'avance ; allons au-devant d'elle et parlons d'autre 
chose. » 

M. l'abbé T... entra un quart d'heure après. On 
soupe de bonne heure en province ; il était alors 
sept heures et demie ; on servit, nous nous mîmes à 
table. 

Pendant le souper, M™" G... ne put s'empêcher de 
lâcher quelques traits satiriques sur le Père Dirrag ; 
l'abbé en parut surpris, il l'en blâma avec délicatesse. 
« Pourquoi, poursuivit-il, ne pas laisser tenir à cha- 
cun la conduite qu'il lui convient, pourvu qu'elle n'ait 
rien de contraire à l'ordre établi? Jusqu'à présent, 
nous ne voyons rien du Père Dirrag qui s'en éloigne ; 
permettez-moi donc, madame, de n'être pas de votre 
avis, jusqu'à ce que des événements justifient les 
idées que vous voulez me donner de ce Père. » 
Mnie G..., pour ne pas être obligée de répondre, chan- 
gea adroitement le sujet de la conversation. On quitta 
la table vers les dix heures; M"»^ G... dit quelques 
mots à l'oreille de M. l'abbé, qui sortit avec ma mère 
et moi, et nous reconduisit chez nous. 

Comme il est juste, mon cher comte, que vous 



50 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

sachiez ce que c'est que M'ne C... et M. l'abbé T..., 
je pense qu'il est temps de vous en donner une 
idée. 

Madame C... est née demoiselle. Ses parents 
l'avaient contrainte d'épouser à quinze ans un vieil 
officier de marine qui en avait soixante. Celui-ci 
mourut cinq ans après son mariage et laissa M°»« C... 
enceinte d'un garçon qui, en venant au monde, faillit 
faire perdre la vie à celle qui lui donnait le jour. Cet 
enfant mourut au bout de trois mois, et M-^^ C... se 
trouva, par cette murt, héritière d'un bien assez con- 
sidérable. Veuve, jolie, maîtresse d'elle-même à l'âge 
de vingt ans, elle fut bientôt recherchée de tous les 
épouseurs de la province ; mais elle s'exphqua si 
positivement sur le dessein où elle était de ne jamais 
courir les risques dont elle était échappée comme 
miraculeusement, en mettant au monde son premier 
enfant, que même les plus empressés abandon- 
nèrent la partie. 

M^ne C... avait beaucoup d'esprit; elle était ferme 
dans ses sentiments, qu'elle n'adoptait qu'après les 
avoir miirement examinés. Elle lisait beaucoup et 
aimait à s'entretenir sur les matières les plus 
abstraites. Sa conduite était sans reproches. Amie 
essentielle, elle rendait service dès qu'elle le pouvait. 
Ma .mère en avait d'utiles expériences. Elle avait 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 51 

alors vingt-six ans : j'aurai occasion, par suite, de 
vous faire le portrait de sa personne. 

M. l'abbé T..., ami particulier et en même temps 
directeur de conscience de M^^ C..., était un homme 
d'un vrai mérite. 11 était âgé de quarante-quatre à 
quarante- cinq ans : petit, mais bien fait, une phy- 
sionomie ouverte, spirituelle, soigneux observateur 
des bienséances de son état, aimé et recherché de la 
bonne compagnie, dont il faisait les délices. A beau- 
coup d'esprit il joignait des connaissances étendues. 
Ses bonnes quahtés, généralement reconnues, lui 
avaient fait obtenir le poste qu'il remphssait, et que 
je dois taire ici. 11 était confesseur et l'ami des gens 
de mérite de l'un et de l'auti-c sexe, comme le Père 
Dirrag l'était des dévotes de profession, des enthou- 
siastes, des quiétistes et des fanatiques. 

Je retournai le lendemain matin chez M-^e C... à 
l'heure convenue. <.(. Eh bien ! ma chère Thérèse, me 
dit-elle en entrant, comment vont vos pauvres petites 
parties affligées ? Avez-vous bien dormi ? — Tout se 
porte mieux, madame, lui dis-je ; j'ai fait ce que vous 
m'avez prescrit. Tout a été bien bassiné, cela m'a 
soulagée ; mais j'espère au moins de n'avoir pas 
offensé Dieu. » M'^^ C... sourit, et après m'avoir. 
fait prendre une tasse de café : « Ce que vous m'avez^ 
confié hier, me dit-elle, est de plus grande çonsé- 



52 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

quence que vous ne pensez. J'ai cru devoir en parler 
à M. T..., qui vous attend actuellement à son 
confessionnal. J'exige de vous que vous alliez le 
trouver et que vous lui répétiez mot à mot tout ce 
que vous m'avez dit. C'est un honnête homme et de 
bon conseil : vous en avez besoin. Je pense qu'il vous 
prescrira une nouvelle façon de vous conduire, qui 
est nécessaire à votre salut et à votre santé. Votre 
mère mourrait de chagrin si elle apprenait ce que je 
sais ; car je ne puis vous cacher qu'il y a des horreurs 
dans ce que vous avez vu chez M'i* Eradice. Allez, 
Thérèse, partez et donnez une confiance entière à 
M. T... : vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. » 

Je me mis à pleurer, et je sortis toute tremblante 
pour aller trouver M. T..., qui entra dans son 
confessionnal dès qu'il m'aperçut. 

Je ne cachai rien à M. T.... qui m'écouta attenti- 
vement jusqu'au bout, sans m'interrompre que pour 
me demander de cert^iines exphcations sur les détails 
qu'il ne comprenait pas. a Vous venez, me dit-il, de 
m'apprendre des choses étonnantes : le Père Dirrag 
est un fourbe, un malheureux, qui se laisse emporter 
à la force de ses passions ; il marche à sa perte, et il 
entraînera celle de Mii« Eradice ; néanmoins, made- 
moiselle, il faut les plaindre plutôt que de les blâmer. 
Nous ne sommes pas toujours maîtres de résister à 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 53 

la tentation ; le bonheur et le niallieur de notre vie 
se décident souvent par les occasions. Soyez donc 
attentive à les éviter ; cessez de voir le Père Dirrag 
et toutes ses pénitentes, sans parler mal des uns ni 
des autres : la charité le veut ainsi. Fréquentez 
M™» C... ; elle a pris de l'amitié pour vous, elle ne 
vous donnera que de bons conseils et de bons 
exemples à suivre. 

« Parlons présentement, mon enfant, de ces 
chatouillements excessifs que vous sentez souvent 
dans cette partie qui a frotté à la colonne de votre lit ; 
ce sont des besoins de tempérament, aussi naturels 
que ceux de la faim et de la soif : il ne faut ni les 
rechercher ni les exciter ; mais dès que vous vous 
en sentirez vivement pressée, il n'y a nul inconvé- 
nient à vous servir de votre main, de votre doigt, pour 
soulager cette partie par le frottement qui lui est 
alors nécessaire. Je vous défends cependant expressé- 
ment d'introduire votre doigt dans l'intérieur de 
l'ouverture qui s'y trouve ; il suffît, quant à présent, 
que vous sachiez que cela pourrait vous faire tort un 
jour dans l'esprit du mari que vous épouseriez. Au 
reste, comme ceci, je vous le répète, est un besoin 
que les lois immuables de la nature excitent en nous, 
c'est aussi des mains de la nature que nous tenons le 
remède que je vous indique pour soulager ce besoin 



54 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

« Or, comme nous sommes assurés que la loi 
naturelle est d'institution divine, comment oserions- 
nous craindre d'offenser Dieu en soulageant nos 
besoins par des moyens qu'il a mis dans nous, qui 
sont son ou\Tage, surtout lorsque ces moyens ne 
troublent point l'ordre établi dans la société ? 11 n'en 
est pas de même, ma chère fille, de ce qui s'est 
passé entre le Père Dirrag et M"« Eradice : ce 
Père a trompé sa pénitente, il a risqué de la rendre 
mère en substituant à la place du feint cordon d<! 
saint François le membre naturel de l'homme, qui 
sert à la génération. Par là il a péché contre la 
loi naturelle, qui nous prescrit d'aimer notre pro- 
chain comme nous-mêmes. Est-ce aimer son pro- 
chain que de mettre, comme il l'a fait, M^'* Eradice 
dans le hasard d'être perdue de réputation et 
déshonorée pour toute sa vie ? 

« L'introduction, ma chère enfant, et les mouve- 
ments que vous avez vus de ce membre du Père 
dans la partie naturelle de sa pénitente, qui est la 
mécanique de la fabrique du genre humain, n'est 
permise que dans l'état de mariage : dans celui de 
fille, cette action peut nuire à la tranquillité des 
familles et troubler l'intérêt public, qu'il faut tou- 
jours respecter. Ainsi, tant que vous ne serez pas 
liée par le sacrement du mariage, gardez-vous bien 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 55 

de souffrir d'aucun homme une pareille opération,- 
en quelque sorte d'attitude que ce puisse être. Je 
vous ai indiqué un remède qui modère l'excès de 
vos désirs et qui tempère le feu qui les excite. 
Ce même remède contribuera bientôt au rétablis- 
sement de votre santé chancelante et vous rendra 
votre embonpoint. Votre figure aimable ne manquera 
pas de vous attirer des amants qui chercheront à 
vous séduire. Soyez bieiT sur vos gardes et ne per- 
dez point de vue les leçons que je vous donne. C'en 
est assez pour aujourd'hui, ajouta ce sensé direc- 
teur; vous me trouverez ici dans huit jours, à la 
même heure ; souvenez-vous au moins que tout ce 
qui se dit dans le tribunal de la pénitence doit être 
aussi sacré pour le pénitent que pour son confes- 
seur, et que c'est un péché énorme d'en révéler la 
moindre circonstance à personne. i^ 

Les préceptes de mon nouveau directeur avaient 
channé mon âme ; j'y voyais un air de démonstra- 
tion soutenue, un principe de charité qui me faisait 
sentir le ridicule de ce que j'avais ouï jusqu'alors. 

Après avoir passé la journée à réfléchir, le soir, 
avant de me coucher, je me i)réparais à bassiner les 
parties meurtries : tranquille sur les regards et sur 
les attouchements, je me troussai ; et m'étant assise 
sur le bord de mon lit, j'écartai les cuisses de mon 



56 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

mieux et m'attachai à examiner attentivement cette 
partie qui nous fait femmes ; j'en entr'ouvrais les 
lèvres, et cherchant avec le doigt l'ouverture par 
laquelle le Père Dirrag avait pu enfiler Eradice avec un 
si gros instrument, je la découvris, sans pouvoir me 
persuader que ce fût elle : sa petitesse me tenait 
dans l'incertitude, et je tentais d'y introduire le doigt, 
lorsque je me souvins de la défense de M. T... Je le 
retirai avec promptitude, en remontant le long de la 
fente. Une petite èminence que j'y rencontrai me 
causa un tressaillement; je m'y arrêtai, je frottiu, et 
bientôt j'arrivai au comble du plaisir. Quelle heu- 
reuse découverte pour une fille qui avait dans elle 
une source abondante de la liqueur qui en est le 
principe ! 

Je nageai pendant six mois dans un torrent de 
volupté, sans qu'il m'arrivât rien qui mérite ici sa 
place. 

Ma santé s'était entièrement rétablie ; ma con- 
science était tranquille, par les soins de mon nou- 
veau directeur, qui me donna des conseils sages 
et combinés avec les passions humaines : je le voyais 
régulièrement tous les lundis, dans le confessionnal, 
et tous les jours chez M^^ C... Je ne quittais plus 
cette aimable femme : les ténèbres de mon esprit 
se dissipaient ; peu à peu je m'accoutumais à penser, 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 57 

à raisonner conséquemment. Plus de Père Dirrag 
pour moi, plus d'Eradice. 

Que l'exemple et les préceptes sont de grands 
maîtres pour former le cœur et l'esprit ! S'il est vrai 
qu'ils ne nous donnent rien et que chacun ait en soi 
les germes de tout ce dont il est capable, il est cer- 
tain du moins qu'ils servent à développer ces germes 
et à nous faire apercevoir les idées, les sentiments 
dont nous sommes susceptibles, et qui, sans l'exem- 
ple, sans les leçons, resteraient enfouis dans leurs 
entraves et dans leurs enveloppes. 

Cependant, ma mère continuait son commerce en 
gros, qui réussissait mal ; on lui devait beaucoup, 
elle était à la veille d'essuyer une banqueroute 
de la part d'un négociant de Paris, capable de la 
ruiner. Après s'être consultée, elle se détermina à 
faire un voyage dans cette superbe ville. Cette tendre 
mère m'aimait trop pour me perdre de vue pendant 
un espace de temps qui pouvait être fort long ; il fut 
résolu que je l'accompagnerais. Hélas ! la pauvre 
femme ne prévoyait guère qu'elle y finirait ses 
tristes jours et que je retrouverais dans les bras de 
mon cher comte la source du bonheur des miens. 

Il fut déterminé que nous partirions dans un mois, 
temps que j'allai passer avec M"* G..., à sa maison 
de campagne, éloignée d'une petite lieue de la ville. 



58 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

M. l'abbé T... y venait régulièrement tous les jours 
et y couchait, lorsque ses devoirs le lui permettaient. 
L'un et l'autre m'accablaient de caresses ; on ne 
craignait plus de tenir devant moi des propos assez 
libres, de parler, en matière de morale, de religion, 
de sujets de métaphysicpie, dans un goût bien diffé- 
rent des principes que j'avais reçus. Je m'aperce- 
vais que M™* C... était contente de ma façon de 
penser et de raisonner, et qu'elle se faisait un plai- 
sir de me conduire, de conséquence en conséquence, 
à des preuves claires et éAidentes. Quelquefois seu- 
lement j'avais le chagrin de remarquer que l'abbé 
T... lui foisait signe de ne pas pousser ses raison- 
nements sur certaines matières. Cette découverte 
m'humilia ; je résolus de tout tenter pour être ins- 
truite de ce que Ton voulait me cacher. Je n'avais pas 
jusqu'alors formé le moindre soupçon sur la ten- 
dresse mutuelle qui les unissait. Bientôt je n'eus 
plus rien à désirer, comme vous allez l'entendre. 

Vous verrez, mon cher c^mte, quelle est la source 
d'où j'ai puisé les principes de morale et de méta- 
physique que vous avez si bien cultivés et qui, en 
m'éclairant sur ce que nous sommes dans ce monde 
comme sur ce que nous avons à craindre de l'autre, 
assurent la tranquillité d'une vie dont vous faites tout 
le plaisir. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 59 

Nous étions alors dans les plus beaux jours de 
l'été ; Mfne C... se lovait ordinairement vers les cinq 
heures du matin pour aller se promener dans un 
petit bosquet au bout de son jardin. J'avais remar- 
qué que l'abbé T... s'y rendait aussi lorsqu'il cou- 
chait à la campagne, qu'au bout d'une heure ou deux 
ils rentraient ensemble dans l'appartement où cou- 
chait M=ie C... et qu'ensuiite l'un et l'autre ne pa- 
raissaient dans la maison que vers les huit à neuf 
heures. 

Je résolus de les prévenir dans le bosquet et de 
m'y cacher de manière à pouvoir les entendre. 
Comme je n'avais pas l'ombre du soupçon de leurs 
amours, je ne prévoyais point du tout ce que je per- 
dais en ne les voyant pas. Je fus donc reconnaître 
le terrain et m'assurer une place commode à mon 
projet. 

Le soir, en souiiant, la conversation tomba sur les 
opérations et les [iroductions de la nature. « Mais 
qu'est-ce donc que cette nature? dit iM™» C... Est- 
ce un être particuHer? Tout ne serait-il pas produit 
par Dieu? Serait-elle une divinité subalterne? — En 
vérité, vous n'êtes pas raisonnable de parler ainsi, 
réphqua vivement M. l'abbé T..., en lui faisant un 
clin d'œil. Je vous promets, dit-il, dans notre pro- 
menade, demain matin, de vous expliquer l'idée que 



60 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

l'on doit avoir de cette mère commune du genre 
humain : il est trop tard pour toucher cette matière. 
Ne voyez-vous pas qu'elle accablerait d'ennui W* Thé- 
rèse, qui tombe de sommeil? Si vous voulez m'en 
croire l'une et l'autre, allons nous coucher; je vais 
finir mes heures, et je suivrai de près votre exemple. » 
Le conseil de M. l'abbé fut rempli ; chacun se retira 
dans son appartement. 

Le lendemain, dès la pointe du jour, j'allai me 
camper dans mon embuscade. Je me plaçai dans des 
broussailles qui étaient derrière une espèce de bos- 
quet de charmille, orné de bancs de bois, peints en 
vert, et de quelques statues. Après une heure d'im- 
patience, mes héros arrivèrent et s'assirent précisé- 
ment sur le banc derrière lequel je m'étais gîtée. 

« Oui, en vérité, disait l'abbé en entrant, elle 
devient tous les jours plus jolie ; ses tétons sont 
grossis au point de remplir fort bien la main d'un 
honnête ecclésiastique ; ses yeux ont une vivacité qui 
ne dément pas le feu de son tempérament, car elle 
en a un des plus forts, la petite friponne de Thé- 
rèse. Imagine-toi qu'en profitant de la permission 
que je lui ai donnée de se soulager avec le doigt 
elle le fait au moins une fois tous les jours. Avoue 
que je suis aussi bon médecin que docile confesseur ; 
je lui ai guéri le corps et l'esprit. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 61 

(( — Mais, abbé, reprit M»»* C..., auras-tu bien- 
tôt fini avec ta Thérèse? Sommes-nous venus ici 
pour nous entretenir uniquement de ses beaux yeux, 
de son tempérament? Je soupçonne, monsieur l'é- 
grillard, que vous auriez bien envie de lui é^'iter la 
peine qu'elle prend de s'appliquer elle-même votre 
recette. Au reste, tu sais que je suis bonne prin- 
cesse, et j'y consentirais volontiers si je n'en pré- 
voyais pas le danger pour toi. Thérèse a de l'esprit; 
mais elle est trop jeune et n'a pas assez d'usage du 
monde pour oser s'y confier. Je remarque que sa 
curiosité est sans égale. Il y a de quoi faire par la 
suite un très bon sujet; et sans les inconvénients 
dont je viens de parler, je n'hésiterais pas à te pro- 
poser de la mettre de tiers dans nos plaisirs; car 
convenons qu'il y a bien de la fohe à être jaloux ou 
envieux du bonheur de ses amis dès que leur félicité 
n'ôte rien à la nôtre. 

« — Vous avez bien raison, madame, dit l'abbé : 
ce sont deux passions qui tourmentent en pure perte 
tous ceux qui ne sont pas nés pour savoir penser. 11 
faut distinguer cependant l'envie de la jalousie. L'en- 
vie est une passion innée dans l'homme; elle fait 
partie de son essence : les enfants au berceau sont 
envieux de ce qu'on donne à leurs semblables. 11 n'y 
a que l'éducation qui puisse modérer les effets de 



THERESE PHILOSOPHE 



cette passion que nous tenons des mains de la 
nature. Mais il n'en est pas de même de la jalousie, 
considérée par rapport aux plaisirs de l'amour. 
Cette passion est l'effet de notre amour-propre et du 
préjugé. Nous connaissons dos nations entières où 
les hommes offrent à leurs convives la jouissance do 
leurs fenmies, comme nous offrons aux nôtres le 
meilleur vin de notre cave. Un de ces insulaires 
caresse l'amant qui jouit des embrassements de sa 
femme : ses compatriotes l'applaudissent, le félici- 
tent. Un Français, en même cas, fiiit la moue : cha- 
cun le montre au doigt et se moque de lui. Un Per- 
san poignarde l'amant et la maîtresse : tout le monde 
applaudit à ce double ;issassin;it. 

« 11 est donc évident que la jalousie n'est pas une 
passion que nous tenions de la nature : c'est l'édu- 
cation, c'est le préjugé du pays qui la fait naître. 
Dès l'enfance, une fiUe, à Paris, lit, entend dire qu'il 
est humiliant d'essuyer une infidélité de son amant ; 
on assure à un jeune homme qu'une maîtresse, 
qu'une femme infidèle blesse l'amour-propre, désho- 
nore l'amant ou l'ami. De ces principes, sucés 
pour ainsi dire avec le lait, naît la jalousie, ce 
monstre qui tourmente les humains en pure perte, 
pour un mal qui n'a rien de réel. 

« Distinguons néanmoins l'inconstance de l'infidé- 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 63 

lité. J'aime une femme dont je suis aimé : son 
caractère sympathise avec le mien ; sa figure, sa 
jouissance font mon bonheur ; elle me quitte : ici, 
la douleur n'est i)lus l'effet d'un préjugé, elle est 
raisonnable. Je perds im bien effectif, un plaisir 
d'habitude, que je ne suis pas certain de pouvoir 
réparer avec tous ses agréments ; mais une infidélité 
passagère qui n'est que l'ouvrage du plaisir, du 
tempérament, quelquefois celui de la reconnaissance 
ou d'un cœur tendre et sensible à la peine ou au 
plaisir d'autrui, quel inconvénient en résulterait-il? 
En vérité, quoi qu'on en dise, il faut être peu sensé 
que de s'inquiéter de ce qu'on nomme à juste titre 
un coup d'épée dans l'eau, d'une chose qui ne 
nous fait ni bien ni mal. 

« — Oh ! je vous vois venir, dit M"" C... en 
interrompant l'abbé T... ; ceci m'annonce tout dou- 
cement que, par bon cœur, ou pour faire plaisir à 
Thérèse, vous seriez homme à lui donner une petite 
leçon de volui»té, un petit clystère aimable qui, selon 
vous, ne me ferait ni bien ni mal. Va, mon cher 
abbé, continua-t-elle, j'y consens avec joie : je vous 
aime tous deux ; vous gagnerez l'un et l'autre par 
cette épreuve, à laquelle je ne perdrai rien. Pour- 
quoi m'y opposerais-je ? Si je m'en inquiétais, tu 
conclurais avec raison que je n'aime que moi, que 



64. THÉRÈSE PHILOSOPHE 

ma satisf;tction particulière, qu'à l'augmentpr aux 
dépens même de celle que tu peux goûter ailleurs; 
et c'est ce qui n'est point : je sais faire mon bonheur 
indistinctement de tout ce qui peut contribuer cà aug- 
menter le tien. Ainsi tu peux, mon cher ami, sans 
crainte de me désobliger, houspiller de ton mieux la 
moniche de Thérèse : cela fera grand bien à cette 
pauvre lille; mais je te le répète, prends garde à 
l'imprudence... 

(( — Quelle folie! reprit l'abbé; je vous jure que 
je ne pense point à Thérèse. J'ai voulu simplement 
vous expliquer le mécanisme par lequel la nature... 

« — Eh bien ! n'en parlons plus, répliqua M"» C... 
Mais, à propos de nature, tu oublies, ce me semble, 
la promesse que tu m'avais faite de me définir ce 
que c'est que cette bonne mère. Voyons un peu 
comment tu te tireras de cette démonstration, car 
tu prétends que tu démontres tout. 

« — Tu le veux ? répondit l'abbé ; mais, ma petite 
mère, tu sais ce qu'il me faut auparavant; je ne 
veux rien quand je n'ai pas fait la besogne qui 
affecte le plus vivement mon imagination. Les autres 
idées ne sont pas nettes et se trouvent toujours 
absorbées, confondues par celle-ci. Je t'ai déjà dit 
que, lorsqu'à Paris je m'occupais presque unique- 
ment de la lecture et des sciences les plus abstraites, 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 65 

dès que je sentais raiguillon de la chair me tracas- 
ser, j'avais une petite fille ad hoc, comme on a un 
pot de chambre pour pisser, à qui je faisais une ou 
deux fois la grosse besogne, dont il vous plaît de ne 
vouloir pas tàter de ma façon. Alors, l'esprit tran- 
quille, les idées nettes, je me remettais au travail, 
et je soutiens que tout homme de lettres, tout 
homme de cabinet qui a un peu de tempérament 
doit user de ce remède, aussi nécessaire à la santé 
du corps quà celle de l'esprit. Je dis plus : je pré- 
tends que tout honnête homme qui connaît les 
devoirs de la société devrait en faire usage, afin de 
s'assurer de n'être point excité trop vivement à 
s'écarter de ses devoirs en débauchant la femme ou 
la fille de ses amis ou de ses voisins. 

« Présentement, vous me demanderez, peut-être, 
madame, continua l'abbé, comment doivent donc 
faire les femmes et les filles ? Elles ont, dites-vous, 
leurs besoins comme les hommes; elles sont de 
même pâte; cependant elles ne peuvent pas se ser- 
vir des mêmes ressources : le point d'honneur, la 
crainte d'un indiscret, d'un maladroit, d'un faiseur 
d'enfants ne leur permet pas d'avoir recours au 
même remède que les hommes. D'ailleurs, ajouterez- 
vous, m en trouver de ces hommes tout prêts, 
comme l'était votre petite fille, ad hoc ? 



THERESE PHILOSOPHE 



« Eh bien! madame, continua labbé T..., que les 
femmes et les filles fuissent comme Thérèse et vous ; 
si ce jeu ne leur plaît pas assez (comme en effet il 
ne plaît pas à toutes), qu'elles se servent de ces 
ingénieux instruments nonmiés godemichés ; c'est 
une imitation assez naturelle de la réalité. Joignez à 
cela que l'on peut s'aider de l'imagination. Au bout 
du compte, je le répète, les honmies et les femmes 
ne doivent se procurer que les plaisirs qui ne peu- 
vent pas troubler l'intérieur de la société établie. 
Les femmes ne doivent donc jouir que de ceux qui 
leur conviennent, eu égard aux devoirs que cet éta- 
blissement leur impose. Vous aurez beau vous 
récrier à l'injustice ; ce que vous regardez comme 
injustice particulière assure le bien général, que 
personne ne doit tenter d'enfreindre. 

« — Oh! je vous tiens, monsieur l'abbé, répli- 
qua M"'« C...; vous venez me dire présentement 
qu'il ne faut pas qu'une femme, qu'une fille se lais- 
sent faire ce que vous savez par les hommes, ni 
qu'un honnête homme trouble l'intérêt public en 
cherchant à les séduire, tandis que vous-même, 
monsieur le paillard, m'avez tourmentée cent fois 
pour me mettre dans ce cas, et (pi'il y a longtemps 
que ce serait une besogne faite, sans la crainte in- 
surmontable que j'ai toujours eue de devenir grosse; 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



VOUS n'avez donc pas craint, pour satisfaire votre 
plaisir particulier, d'agir contre l'intérêt général que 
vous prônez si fort. 

« — Bon ! nous y voilà encore, reprit l'abbé ; tu 
recommences donc toujours la même chanson, ma 
petite mère? Ne t'ai-je pas dit qu'en agissant avec de 
certaines précautions on ne risque point cet incon- 
vénient? N'es-tu pas convenue avec moi que les 
fenmies n'ont que trois choses à redouter : la peur 
du diable, la réputation et la grossesse ? Tu es très 
apaisée, je pense, sur le premier article ; je ne crois 
pas que tu craignes de ma part l'indiscrétion ni 
l'imprudence, qui seules peuvent ternir la réputation ; 
enfin, on ne devient mère que par l'étourderie de 
son amant. Or, je t'ai déjà montré, plus d'une fois, 
par l'explication du mécanisme de la fabrique des 
honunes, que rien n'était plus fiicile à éviter ; répé- 
tons donc encore ce que nous avons dit à ce sujet. 

« L'amant, par la réflexion ou par la vue de sa 
maîtresse, se trouve dans l'état qui est nécessaire à 
l'acte de la génération ; le sang, les esprits, le nerf 
érecteur, ont enflé et roidi son dard; tous deux 
d'accord, ils se mettent en posture ; la flèche de 
l'amant est poussée dans le carquois de sa maî- 
tresse ; les semences se préparent par le frottement 
réciproque des parties. L'excès du plaisir les trans- 



THERESE PHILOSOPHE 



porte ; déjà l'élixir divin est prêt à couler ; alors, 
l'amant sage, maître de ses passions, retire l'oiseau 
de son nid, et sa main, ou celle de sa maîtresse, 
achève, par quelques légers mouvements, de provo- 
quer l'éjaculation au dehors. Point d'enfants à crain- 
dre dans ce cas. L'amant étourdi et brutal pousse au 
contraire jusqu'au fond du vagin : il y répand sa 
semence ; elle pénétre dans la matrice, et de là dans 
ses trompes, où se forme la génération. 

« Voilà, madame, continua M. T..., puisque vous 
avez voulu que je le répétasse encore, quel est le 
mécanisme des plaisirs de l'amour. Me connaissant 
tel que je suis, pouvez-vous me croire du nombre de 
ces derniers imprudents ? Non, ma chère amie, j'ai 
fait cent fois l'expérience du contraire. Liisse-moi, 
je te conjure, la renouveler aujourd'hui avec toi ; 
regarde dans quel état de triomphe est mon drôle : 
tu le tiens. — Oui ! — Serre-le bien dans ta main ; 
tu vois qu'il te demande grâce, et je... 

« — Non pas, s'il vous plait^ mon cher abbé, 
répliqua à l'instant M""* C...; il n'en sera rien, je 
vous jure ; tout ce que vous m'avez dit ne peut me 
tranquilliser sur mes craintes, et je vous procurerais 
un plaisir que je ne pourrais pas goûter : cela n'est 
pas juste. Laissez-moi donc faire ; je vais mettre ce 
petit effronté à la raison. Eh bien ! poursui\'it-elle. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 69 

es-tu content de mes tétons et de mes cuisses ? les 
as-tu assez baisés, assez maniés ? Pourquoi trousser 
ainsi mes manchettes au-dessus du coude ? Monsieur 
aime sans doute à voiries mouvements d'un bras nu? 
Fais-je bien ? Tu ne dis mot ! Ah ! le coquin ! qu'il a 
de plaisir ! » 

11 se fit un instant de silence. Puis tout à coup 
j'entendis l'abbé qui s'écria : « Ma chère maman, je 
n'en puis plus : un peu plus vite ; donne-moi donc 
ia petite langue, je t'en prie. Ah ! il cou... le ! » 

Jugez, mon cher comte, de l'état où j'étais pendant 
cette édifiante conversation. J'essayai vingt fois de 
me lever pour tâcher de trouver quelque ouverture 
par où je puisse découvrir les objets, mais le bruit 
des feuilles me retint toujours. J'étais assise ; je 
m'allongeai de mon mieux ; et pour éteindre le feu 
qui me dévorait, j'eus recours à mon petit exercice 
ordinaire. 

Après quelques moments, qui furent employés sans 
doute à réparer le désordre de M. l'abbé : « En vé- 
rité, dit-il, toute réflexion faite, je crois, ma bonne 
amie, que vous avez eu raison de me refuser la 
jouissance que je vous demandais : j'ai senti un plai- 
sir si vif, un chatouillement si puissant, que je pense 
que tout eût coulé à travers choux, si vous m'eussiez 
laissé faire. 



76- THÉKÈSE PHILOSOPHE 

« 11 faut avouer que nous sommes des animaux 
bien faibles et bien peu maîtres de diriger nos volon- 
tés. — Je sais tout cela, mon pauATe abbé, reprit 
M">8 C... ; tu ne m'apprends rien de nouveau; mais, 
dis-moi, est-il bien vrai que dans le genre de plaisirs 
que nous goijtons nous ne péchons pas contre l'inté- 
rêt de la société ? Et cet amant sage dont tu approuves 
la prudence, qui retire l'oiseau de son nid et qui 
répand le baume de vie au dehors, ne fait-il pas 
également un crime, car il faut convenir que, les uns 
et les autres, nous supprimons à la société un citoyen 
qui pourrait lui devenir utile. 

« — Ce raisonnement, répliqua l'abbé, paraît 
d'abord spécieux, mais vous allez voir, ma belle 
dame, qu'il n'a cependant que l'écorce. Nous n'avons 
aucune loi humaine ni divine qui nous invite, et 
encore moins qui nous contraigne de travailler à la 
multiplication du genre humain. Toutes ces lois per- 
mettent le célibat aux garçons et aux filles, à une 
foule de moines fainéants et de religieuses inutiles ; 
elles permettent à l'homme marié d'habiter avec sa 
femme grosse, quoique les semences alors répandues 
soient sans espérance de fruit. L'état de virginité est 
même réputé préférable <à celui du mariage. 

« Or, ces faits [josés, n'est-il pas certain que 
Hiomme qui triche et ceux qui, comme nous, jouis- 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 71 

sent dos plaisirs de la petite oie ne font rien de 
plus que ces moines, que ces religieuses, que tout 
ce qui vit dans le célibat? Ceux-ci conservent dans 
leurs reins, en pure perte, une semence que les pre- 
miers répandent en pure perte : ne sont-ils donc pas, 
les uns et les autres, précisément dans un cas égal, 
eu égard à la société? Ils ne lui donnent tous aucun 
citoyen ; mais la saine raison ne nous dicte-t-elle pas 
qu'il vaut mieux encore que nous jouissions d'un 
plaisir qui ne fait tort à personne, en répandant inu- 
tilement cette semence, que de la conserver dans nos 
vaisseaux spermatiques, non seulement avec la même 
inutilité, mais encore toujours aux dépens de notre 
santé et souvent de noire vie. Ainsi vous voyez, 
madame la raisonneuse, ajouta l'abbé, que nos plai- 
sirs ne font pas plus de tort à la société que le céli- 
bat approuvé des moines, des religieuses, etc. ; que 
nous pouvons aller notre petit train. » 

Sans doute qu'en suite de ses réflexions l'abbé se 
mit en devoir de rendre senice à M™* C..., car j'en- 
tendis, un instant après, que celle-ci lui disait : « Ah ! 
finis, vilain abbé, retire ton doigt; je ne suis pas en 
train aujourd'hui, je me ressens encore de nos foUes 
d'hier; remettons celle-ci à demain; d'ailleurs, tu 
sais que j'aime à être à mon aise, bien étendue sur 
mon lit : ce banc n'est point commode ; finis, encore 



THERESE PHILOSOPHE 



un coup, je ne veux de toi, présentement, que la 
définition que tu m'as promise sur dame Nature ; vous 
voilà tranquille, monsieur le philosophe; parlez, je 
vous écoute. 

« — Sur dame Nature? reprit l'abbé. Ma foil vous 
en saurez bientôt autant que moi. C'est un être 
imaginaire, c'est un mot vide de sens. Les premiers 
chefs des religions, les premiers politiques, embar- 
rassés sur ridée qu'ils devaient donner au public 
du bien et du mal moral, ont imaginé un être entre 
Dieu et nous, qu'ils ont rendu auteur de nos pas- 
sions, de nos maladies, de nos crimes. Comment, en 
effet, sans ce secours, eussent-ils concilié leur sys- 
tème avec la bonté infinie de Dieu? D'oîi eussent-ils 
dit que nous venaient ces envies de voler, de calom- 
nier, de violer, d'assassiner? Pourquoi tant de ma- 
ladies, tant d"infirmités? Qu'avait fait à Dieu ce 
malheureux cul-de-jatte, né pour ramper sur la terre 
pendant toute sa vie? 

« Un théologien nous dit à cela : Ce sont les effets 
de la nature. Mais, qu'est-ce que c'est que cette 
nature? Est-ce un autre Dieu que nous ne connais- 
sons pas? Agit-elle par elle-même et indépendam- 
ment de la volonté de Dieu? Non, dit encore sèche- 
ment le théologien. Comme Dieu ne peut pas être 
l'auteur du mal, le mal ne peut exister que par le 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



moyen de la nature. Quelle absurdité ! Est-ce du 
bâton qui me frappe dont je dois me plaindre ? 
N'est-ce pas de celui qui a dirigé le coup? N'est-ce 
pas lui qui est l'auteur du mal que je ressens? 

« Pourquoi ne pas convenir, une bonne fois, que 
la nature est un être de raison, un mot vide de 
sens; que tout est Dieu; que le mal physique qui 
nuit aux uns sert au bonheur des autres ; que tout 
est bien; qu'U n'y a rien de mal dans le monde eu 
égard à la Divinité; que tout ce qui s'appelle bien 
ou mal moral n'est que relatif à l'intérêt des sociétés 
établies par les hommes, mais relatif à Dieu, par la 
volonté duquel nous agissons nécessairement d'après 
les preniiers principes du mouvement qu'il a établi 
dans tout ce qui existe? Un homme vole, il fait du 
bien par rapport cà lui; du mal, par son infraction à 
l'établissement de la société, mais rien par rapport 
il Dieu. Cependant je conviens que cet homme doit 
être puni, quoiqu'il ait agi nécessairement, quoique 
je sois convaincu qu'il n'a pas été hbre de conmiettre 
ou de ne pas commettre son crime ; mais il doit 
l'être, parce que la punition d'un homme qui trouble 
l'ordre étabh fait mécaniquement, par la voie des 
sens, des impressions sur l'àme, qui empêchent les 
méchants de risquer ce qui pourrait leur faire méri- 
ter la même punition, et que la peine que subit ce 

G 



THERESE PHILOSOPHE 



niiilhcurcux pour son infraction doit contribuer au 
bonheur général, qui est préférable dans ce cas au 
bien particulier. 

(' J'ajoute encore que Ton ne peut même trop 
noter d'infamie les parents, les amis et tous ceux 
qui ont des habitudes avec un criminel, pour enga- 
ger, par ce trait de politique, tous les humains à 
s'inspirer mutuellement entre eux de l'horreur pour 
les actions et pour les crimes qui peuvent troubler 
la tranquillité publique, tranquillité que notre dis- 
position naturelle, que nos besoins, que notre bien- 
être particidier nous portent sans cesse à enfreindre ; 
disposition, enfin, qui ne peut être absorbée dans 
l'homme que par l'éducation, qu'au moyen des im- 
pressions qu'il -reçoit dans l'âme par la voie des 
autres hommes qu'il fréquente ou qu'il voit habi- 
tuellement, soit par le bon exemple, soit par les 
discours ; en un mot, par les sensations externes 
qui, jointes aux dispositions intérieures, dirigent 
toutes les actions de notre vie. Il faut donc aiguil- 
lonner, il faut nécessiter les hommes à s'exciter 
entre eux à ces sensations utiles au bonheur 
général. 

« Je crois, madame, ajouta l'abbé, que vous sentez 
présentement ce que l'on doit entendre par le mot 
de nature. Je me propose de vous entretenir 



THERESE PHILOSOPHE 



demain matin de l'idée que l'on doit avoir des reli- 
gions. C'est une matière importante à notre bonheur; 
mais il est trop tard pour l'entamer aujourd'hui. Je 
sens que j'ai besoin d'aller prendre mon chocolat. 

« — Je le veux, dit M™* C... en se levant : M. 
le pliilosophe a sans doute besoin d'une réparation 
pliysique, pour les pertes libidineuses que je lui ai 
fait faire; cela est bien juste, continua-t-elle ; vous 
avez fait et vous avez dit des choses admirables : 
rien de mieux que vos observations sur la nature; 
mais trouvez bon que je doute fort que vous puis- 
siez me faire voir aussi clair sur le chapitre des 
rehgions, que vous avez touché diverses fois avec 
beaucoup moins de succès. Comment donner, en 
effet, des démonstrations dans une matière aussi 
aljstraile et où tout est article de foi? — C'est ce 
que nous verrons demain, répondit l'abbé. — Oh ! 
ne comptez pas en être quitte demain pour des rai- 
sonnements, répliqua M™« C... : nous rentrerons, s'il , 
vous plaît, de bonne heure dans ma chambre, oîi 
j'aurai besoin de vous et de mon lit de repos. » 

Quelques instants après, ils prirent l'un et l'autre 
le chemin de la maison ; je les y suivis par une allée 
couverte. Je ne restai qu'un moment dans ma 
chambre pour y changer de robe, et je me rendis de 
suite dans l'apparlement de M'"» C..., où je craignais 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



que l'abbé n'entnmàt encore l'article des religions, 
que je voulais absolument entendre. Celui de la 
nature m'avait frappée : je voyais clairement que 
Dieu et la nature n'agissaient que parla volonté immé- 
diate de Dieu. De là je tirai mes petites conséquences 
et je commençai peut-être à penser pour la pre- 
mière fois de ma vie. 

Je tremblais en entrant dans l'appartement de 
M™" C... ; il me sembla qu'elle devait s'apercevoir 
de l'espèce de perfidie que je venais de lui faire et 
des diverses réflexions dont j'étais agitée. L'abbé T... 
me regardait attentivement : je me crus perdue ; 
mais bientôt je l'entendis qui disait à demi bas à 
M»"« C... : « Voyez si Thérèse n'est pas jolie! Elle a 
des couleurs charmantes; ses yeux sont perçants, et 
sa physionomie devient tous les jours plus spiri- 
tuelle. » Je ne sais ce que M"»e C... lui répondit; ils 
souriaient l'un et l'autre. Je fis semblant de n'avoir 
rien entendu, et j'eus grand soin de ne pas les 
quitter de toute la journée. 

En rentrant le soir dans ma chambre, je formai 
mon plan pour le lendemain matin. La crainte où 
j'étais de ne pas m'éveiller d'assez bonne heure fut 
cause que je ne dormis point. Vers les cinq heures 
du matin, je vis M'^'^ G... gagner le bosquet, où 
M. T... l'attendait déjà. Suivant ce que j'avais ouï la 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 77 

veille, elle devait bientôt rentrer dans sa chambre à 
coucher, où était le lit de repos dont elle avait 
parlé. Je n'hésitai pas à m'y couler et à me cacher 
dans la ruelle de son lit, où je m'assis sur le plan- 
cher, le dos appuyé contre le mur, à côté du chevet. 
J'avais le rideau du lit devant moi, que je pouvais 
entr'ouvrir au besoin, pour avoir en entier le spec- 
tacle du petit lit, qui était dans le coin opposé de la 
chambre, où l'on ne pouvait pas dire un mot sans 
que je l'entendisse. 

Ainsi posée, l'impatience commençait à me faire 
appréhender d'avoir manqué mon coup, lorsque mes 
deux acteurs rentrèrent. « Baise-moi comme il faut, 
mon cher ami, disait M">e C... en se laissant tomber 
sur son lit de repos. La lecture de ton vilain Portier 
des Chartreux m'a mise toute en feu ; ses poitraits 
sont frappants ; ils ont un air de vérité qui charme ; 
s'il était moins ordurier, ce serait un livre inimitable 
dans son genre. Mets-le-moi aujourd'hui, abbé, je 
t'en conjure, ajouta-t-elle ; j'en meurs d'envie, et je 
consens à en risquer l'événement. 

« — Non pas moi, reprit l'abbé, pour deux bonnes 
raisons : la première, c'est que je vous aime, et que 
je suis trop honnête homme pour risquer votre 
réputation et vos justes reproches par cette impru- 
dence; la seconde, c'est que M. le docteur n'est pas 



?8 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

aujourd'hui, comme vous voyez, dans son brillant; 
je ne suis pas Gascon, et... 

« — Je le vois à merveille, reprit M'»» G... ; cette 
dernière raison est si énergique que vous eussiez 
pu, en vérité, vous dispenser de vous faire un mé- 
rite de la première. Çà, mets-toi du moins à côté de 
moi, ajoula-t-elle en s'ètendant lascivement sur le lit, 
tt chantons, connr.e tu dis, le petit office. 

« — Ah ! de tout mon cœur, ma chère maman, 
reprit l'abbé T..., qui était alors debout, découvrant 
méthodiquement la gorge de M'"* G... Ensuite il 
troussa sa robe et sa chemise jusqu'au-dessus du 
nombril, puis il lui ouvrit les cuisses en élevant 
tant soit peu ses genoux, de manière que ses talons, 
qui se rapprochaient quelque peu de ses fesses, 
étaient joints l'un à l'autre appuyés sur les pieds du 
lit. 

Dans cette attitude, en partie cachée pour moi par 
l'abbé, qui baisait alternativement toutes les parties 
du corps de sa chère maîtresse, M^^ G... paraissait 
immobile, reciieilhe, méditant sur la nature des 
plaish's dont elle sentait déjà les prémices. Ses yeux 
étaient à moitié fermés ; la pointe de sa langue se 
montrait sur le bord de ses lèvres vermeilles, et tous 
les muscles de son visage étaient dans une agitation 
voluptueuse, a Finis donc tes baisers, dit- elle à 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 19 

l'abbé T...; ne vois-tu pas que jo t'attends? Je n'en 
puis plus. » 

Le complaisant directeur ne se fit pas répéter deux 
fois ce qu'on exigeait de lui. II se glissa sur le pied 
du lit entre M"»» C... et la muraille, sa main gauche 
fut passée sous la tête de la tendre G..., qu'il pres- 
sait, la baisant bouche à bouche avec de petits mou- 
vements de langue des plus voluptueux. Son autre 
main fut occupée à l'action principale : elle caressait 
artistement, frottant cette partie qui distingue notre 
sexe, et que M™e G... a très abondamment garnie 
d'un poil frisé et du plus beau noir. Le doigt do 
l'abbé jouait ici le rôle le plus intéressant. 

Jamais tableau ne fut placé dans un jour plus 
avantageux, eu égard à ma position. Le lit de 
repos était disposé de façon que j'avais pour point 
de vue la toison de M^^ G... Au-dessous se mon- 
traient en partie ses deux fesses, agitées d'un mou- 
vement léger de bas en haut, qui annonçaient la fer- 
mentation intérieure, et ses cuisses, les plus belles, 
les plus rondes, les plus blanches qui se puissent 
imaginer, faisaient avec ses genoux un autre petit 
mouvement, de droite et de gauche, qui contribuait 
sans doute aussi à la joie de la partie principale que 
l'on fêtait, et dont le doigt de l'abbé, perdu dans la 
toison, suivait tous les mouvements. 



80 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

J'entreprendrais inutilement, mon cher comte, de 
vous dire ce que je pensnis alors : je ne sentais rien 
pour trop sentir. Je devins machinalement le singe 
de ce que je voyais ; ma main faisait l'office de celle 
de l'abbé ; j'imitais tous les mouvements de mon 
amie. « Ah! je me meurs! s'écria-t-elle tout à 
coup ; enfonce-le, mon cher abbé ; oui... bien avant... 
je t'en conjure; pousse fort, pousse, mon petit... 
Ah ! quel plaisir!... je fonds !... je... me... pâ...me... ! » 

Toujours parfaite imitatrice de ce que je voyais, 
sans réfléchir un instant à la défense de mon direc- 
teur, j'enfonçai mon doigt à mon tour ; une légère 
douleur que je ressentis ne m'arrêta pas, et je par- 
vins au comble de la volupté. 

La tranquiUité avait succédé aux emportements 
amoureux, et je m'étais comme assoupie malgré ma 
situation gênante, lorsque j'entendis M"»* C... s'ap- 
procher du lieu où j'étais cacliée : je me crus décou- 
verte, mais j'en fus quitte ])our la peur. Elle tira le 
cordon de sa sonnette et demanda du chocolat, que 
l'on prit en faisant l'apologie des plaisirs que l'on 
venait de goûter. « Pourquoi ne sont-ils pas entiè- 
rement innocents? dit iM^^ C..., car vous avez beau 
dire qu'ils ne blessent point l'intérêt de la société, 
que nous y sommes portés par un besoin aussi natu- 
rel à certains tempéramonts, aussi nécessaire à sou- 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 81 

lager que le sont les besoins de la faim et de la soif ; 
vous m'avez très bien démontré que nous n'agissons 
que par la volonté de Dieu, que la nature n'est qu'un 
mot vide de sens et n'est que l'effet dont Dieu est la 
cause ; mais la religion, qu'en direz-vous ? Elle nous 
défend les plaisirs de concupiscence iiors l'état de 
mariage. Est-ce encore là un mot vide de sens ? 

(( — Quoi ! madame, répondit l'abbé, vous ne vous 
souvenez donc pas que nous ne sonuues point 
libres ? comment pouvons-nous pécher? Mais entrons, 
puisque vous le voulez, sérieusement en matière sur 
le chapitre des religions. Votre discrétion, votre pru- 
dence me sont connues, et je crains d'autant moins 
de m'expliquer que je proteste devant Dieu de la 
bonne foi avec laquelle j'ai cherché à démêler la 
vérité de l'illusion. Voici le résumé de mes travaux 
et de mes réflexions en cette importante matière : 

« Dieu est bon, dis-je, sa bonté m'assure que si je 
cherche avec ardeur à connaître s'il est un culte véri- 
table qu'il exige de moi, il ne me trompera pas; je 
parviendrai à connaître évidemment ce culte, autre- 
ment Dieu serait injuste ; il m'a donné la raison pour 
m'en servir, pour me guider : à quoi puis-je mieux 
lemi (loyer ? 

« Si un chrétien de bonne foi ne veut pas examiner 
sa reUgion, pourquoi voudra-t-il (ainsi qu'il l'exige) 

6. 



82 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

qu'un raaliométan de bonne foi examine la sienne ? 
lis croient, l'un et l'autre, que leur religion leur a 
été révélée de la part de Dieu, l'une par Jésus- 
Christ, l'autre par Mahomet. 

« La foi ne nous vient que parce que des hommes 
nous ont dit que Dieu a révélé de certaines vérités. 
Mais d'autres honunes en onl dit de même aux sectaires 
des autres religions ; lesquels croire ? Pour le savoir, 
il faut donc examiner, car tout ce qui vient des 
hommes doit être soumis à notre raison. 

« Tous les auteurs des diverses religions répan- 
dues sur la terre se sont vantés que Dieu les leur 
avait révélées; lesquels croire? Examinons quelle 
est la véritable ; mais, comme tout est préjugé de 
l'enfance et de l'éducation, pour juger sainement, il 
faut commencer par faire un sacrifice à Dieu de 
tout préjugé et examiner ensuite avec le flambeau 
de la raison une chose de laquelle dépend notre bon- 
heur ou notre malheur, pendant notre vie et pendant 
l'éternité. 

« J'observe d'abord qu'il y a quatre i»arlies dans 
le monde ; que la vingtième partie, au plus, d'une 
de ces quatre parties est catholique ; que tous les 
habitants des autres parties disent que nous adorons 
un homme, du pain; que nous multiplions la Divi- 
nité ; que presque tous les Pères se sont contredits 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 83 

dans leurs écrits : ce qui prouve qu'ils n'étaient pas 
inspirés de Dieu. 

<i Tous les changements de religion, depuis Adam, 
faits par Moïse, par Salonion, par Jésus-Christ et 
ensuite par les Pères, démontrent que toutes ces 
religions ne sont que Fourrage des honnnes. Dieu ne 
varie jamais, il est innnuable. 

« Dieu est partout : cependant l'Écriture sainte 
dit que Dieu chercha Adam dans le paradis terrestre ; 
Adam, ubi es ? que Dieu s'y promena, qu'il s'entre- 
tint avec le diable au sujet de Job. 

« La raison me dit que Dieu n'est sujet à aucune 
passion ; cependant, dans la Genèse, chapitre vi, on 
y fait dire à Dieu qu'il se repent d'avoir créé 
l'homme ; que sa colère n'a pas été inefficace. Dieu 
paraît si faible dans la reUgion chrétienne qu'il ne 
peut réduire l'homme au point où il le voudrait : il 
le punit par l'eau, ensuite par le feu ; riiom.me est 
toujours le même : il envoie des prophètes, les 
hommes sont encore les mêmes ; il n'a qu'un fils 
unique, il l'envoie, il le sacrifie ; cependant les 
hommes ne changent en rien : que de ridicules la 
rehgion chrétienne donne à Dieu ! 

« Cliacun convient que Dieu sait ce qui doit arriver 
pendant l'éternité ; mais Dieu, dit-on, ne connaît ce 
qui doit résulter de nos actions qu'après avoir prévu 



84 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

que nous abuserions de ses grâces et que nous 
commettrions ces mêmes actions ; il résulte néan- 
moins de cette connaissance que Dieu, en nous fai- 
sant naître, savait déjà que nous serions infaillible- 
ment damnés et éternellement malheureux. 

« On voit, dans l'Écriture sainte, que Dieu a 
envoyé des prophètes pour avertir les hommes et 
les engager à changer de conduite. Or Dieu, qui sait 
tout, n'ignorait pas que les hommes ne changeraient 
point de conduite. Donc l'Écriture sainte suppose que 
Dieu est un trompeur. Ces idées peuvent-elles s'ac- 
corder avec la certitude que nous avons de la bonté 
infinie de Dieu? 

« On suppose à Dieu, qui est tout-puissant, un 
rival dangereux dans le diable, qui lui enlève sans 
cesse, malgré lui, les trois quarts du petit nombre 
des hommes qu'il a choisis, pour lesquels son fils 
s'est sacrifié, sans s'embarrasser du reste du genre 
humain. Quelles pitoyables absurdités ! 

« Suivant la rehgion chrétienne, nous ne péchons 
que par la tentation ; c'est le diable, dit-on, qui nous 
tente. Dieu n'avait qu'à anéantir le diable : nous serions 
tous sauvés; il y a bien de l'injustice ou de l'impuis- 
sance de sa part. 

a. Une assez grande partie des ministres de la 
religion catholique prétend que Dieu nous donne des 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 85 

commandements, mais soutient qu'on ne saurait les 
accomplir sans la grâce que Dieu donne à qui lui 
plaît ; et que cependant Dieu punit ceux qui ne les 
observent pas ! Quelle contradiction ! Quelle impiété 
monstrueuse ! 

« Y a-t-il rien de si misérable que de dire que Dieu 
est vindicatif, jaloux, colère ; de voir que les catho- 
liques adressent leurs prières aux saints ; comme si 
ces saints étaient partout, ainsi que Dieu ; comme si 
ces saints pouvaient lire dans le cœur des hommes 
et les entendre ? 

« Quelle ridiculité de dire que nous devons tout 
faire pour la plus grande gloire de Dieu? Est-ce que 
la gloire de Dieu peut être augmentée par l'imagina- 
tion, par les actions des hommes ? Peuvent-ils aug- 
menter quelque chose en lui ? Ne se suffit-il pas à 
lui-même ? 

« Comment des hommes ont-ils pu s'imaginer que 
la Divinité se trouvait plus honorée, plus satisfaite 
de leur voir manger un hareng qu'une mauviette ; 
une soupe à l'oignon qu'une soupe au lard ; une 
sole qu'une perdrix, et que cette même Divinité les 
damnerait éternellement si, dans certains jours, ils 
donnaient la préférence à la soupe au lard! 

« Faibles mortels ! vous croyez pouvoir offenser 



86 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

Dieu ! PoiuTicz-YOUs seulement offenser un roi, un 
prince, qui seraient raisonnables? Ils mépriseraient 
voire faiblesse et votre impuissance. On vous annonce 
un Dieu vengeur, et on vous dit que la vengeance 
est un crime. Quelle contradiction ! On vous assure 
que jjardonner une offense est une vertu, et on ose 
vous dire que Dieu se venge d'une offense involon- 
taire (1) par une éternité de supplices! 

« S'il y a un Dieu, dit-on, il y a un culte. Cepen- 
dant, avant la création du monde, il faut convenir 
qu'il y avait un Dieu et point de culte. D'ailleurs, 
depuis la création, il y a des bêtes qui ne 
rendent aucun culte à Dieu. S'il n'y avait point 
d'hommes, il y aurait toujours un Dieu, des créa- 
tures et point de culte. La manie des hommes est 
de juger les actions de Dieu par celles qui leur sont 
propres. 

ce La religion chrétienne donne une fausse idée de 
Dieu ; car la justice humaine, selon elle, est une éma- 
nation de la justice divine. Or nous ne pourrions, 
suivant la justice humaine, que blâmer les actions 
de Dieu envers son fils, envers Adam, envers les 
peuples à qui on n'a jamais prêché, envers les enfimts 
qui meurent avant le baptême. 

(t) Le péché originel. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



« Suivant la religion chrétienne, il faut tendre à la 
plus grande perfection. L'état de virginité, suivant 
elle, est plus parfait que celui du mariage : or il est 
évident que la perfection de la religion chrétienne 
tend à la destruction du genre humain. Si les efforts, 
les discours des prèlres réussissaient, dans soixante 
ou quatre-vingts ans le genre humain serait détruit. 
Cette religion peut-elle être de Dieu? 

« Est-il rien de si absurde que de faire prier Dieu 
])Our soi par des prêtres, par des moines, par d'au- 
tres personnes ? On juge de Dieu comme on juge 
des rois. 

« Quel excès de folie de croire que Dieu nous a 
fait naître pour que nous ne fassions que ce qui est 
contre nature, que ce qui peut nous rendre malheu- 
reux dans ce monde, en exigeant que nous nous 
refusions tout ce qui satisfait les sens, les appétits 
qu'il nous a donnés ! Que pourrait faire de plus un 
tyran acharné à nous persécuter depuis l'instant de 
notre naissance jusqu'à celui de notre mort ? 

« Pour être parfait chrétien, il faut être ignorant, 
croire aveuglément, renoncer cà tous les plaisirs, aux 
honneurs, aux richesses, abandonner ses parents, ses 
amis, garder sa \irginité ; en un mot, faire tout ce 
qui est contre nature. Cependant cette nature n'opère 
sûrement que par la volonté de Dieu. Quelle contra- 



88 TiiÉnÈsE niiLosoriiE 

riété la religion sujtpose dans un être infiniment 
juste et bon ! 

« Puisque Dieu est le créateur et le maître de 
toutes choses, nous devons les employer toutes à 
l'usage pour lequel il les a faites et nous en servir 
suivant la fin qu'il s'est proposée en les créant ; au- 
tant que par raison, par les sentiments intérieurs 
qu'il nous a donnés, nous pouvons connaître son des- 
sein et son but et les concilier avec l'intérêt de la 
société établie parmi les hommes, dans les pays que 
nous habitons. 

« L'homme n'est pas fait pour être oisif : il faut 
qu'il s'occupe à quelque chose qui ait pour but son 
avantage particulier concilié avec le bien général. 
Dieu n'a pas voulu seulement le bonheur de quelques 
particuliers ; il veut le bonheur de tous. Nous devons 
donc nous rendre mutuellement tous les services pos- 
sibles, pourvu que ces services ne détruisent pas 
quelques branches de la société établie : c'est ce der- 
nier point qui doit diriger nos actions. En nous conser- 
vant dans ce que nous faisons, dans notre état, nous 
remplissons tous nos devoirs ; le reste n'est que chi- 
mère, qu'illusion, que préjugé. 

« Toutes les religions, sans en excepter aucune, 
sont les ouvrages des hommes ; il n'y en a point qui 
n'ait eu ses martyrs, ses prétendus miracles. Que 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 89 

prouvent de plus les nûtres que ceux des autres 
religions ? 

« Les religions ont d'abord été établies par la 
crainte : le tonnerre, les orages, les vents, la grêle 
détruisaient les fruits, les grains qui nourrissaient 
les premiers lioninics répandus sur la surface de la 
terre ; leur impuissance à parer à ces événements 
les obligea à avoir recours aux prières envers ce 
qu'ils reconnaissaient être plus puissant qu'eux, et 
qu'ils croyaient disposé à les tourmenter. Par la suite, 
des hommes ambitieux, de vastes génies, de grands 
politiques, nés dans différents siècles, dans diverses 
régions, ont tiré parti de la crédulité des peuples, ont 
annoncé des dieux souvent bizarres, fantasques, 
tyrans, ont établi des cultes, ont entrepris de former 
des sociétés dont ils pussent devenir les chefs, les lé- 
gislateurs ; ils ont reconnu que, pour maintenir ces 
sociétés, il était nécessaire que chacun des membres 
sacrifiât souvent ses passions, ses plaisirs particuliers 
au bonheur des autres. De là la nécessité de faire 
envisager un équivalent de récompenses à espérer et 
de peines à craindre qui déterminassent à faire ces 
sacrifices. 

« Ces politiques imaginèrent donc les rehgions. 
Toutes promettent des récompenses et annoncent des 
peines qui engagent une grande partie des hommes 



90 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

à rcsislcr au penchant naturel qu'ils ont de s'appro- 
prier le bien, la femme, la fille d'autrui ; de se ven- 
ger, de médire, de noircir la réputation de leur pro- 
chain, afin de rendre la leur plus saillante. L'honneur 
fut associé par la suite aux religions. Cet être aussi 
chimérique qu'elles, aussi utile au bonheur des 
sociétés qu'à celui de chaque particulier, fut ima- 
giné pour contenir dans les mêmes bornes, et par 
les mêmes principes, un certain nombre d'autres 
hommes. 

« Il y a un Dieu, créateur et moteur de tout ce 
qui existe, n'en doutons point; nous faisons partie 
de ce tout, et nous n'agissons qu'en conséquence 
des premiers principes du mouvement que Dieu lui 
a donné. Tout est combiné et nécessaire, rien n'est 
produit par le hasard. Trois dés posés par un joueur 
doivent infailliblement donner tel ou tel point, eu 
égard à l'arrangement des dés dans son cornet, à la 
force et au mouvement donnés. Le coup de dés est le 
tableau de toutes les actions de notre ^^e. Un dé 
en pousse un autre auquel il imprime un mouve- 
ment nécessaire, et, de mouvements en mouvements, 
il résulte pliysiquement un tel point. De même 
l'homme, par son premier mouvement, par sa prc- 
nnère action, est déterminé invinciblement à une 
seconde, à une troisième, etc. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 01 

« Car dire que l'homme veut une chose parce 
qu'il la veut, c'est ne rien dire, c'est supposer que 
le néant produit un effet. Il est évident que c'est 
un motif, une raison qui le détermine à vouloir 
celte chose, et de raisons en raisons, qui sont 
déterminées les unes par les autres, la volonté de 
l'hounne est invinciblement nécessitée de faire telles 
ou telles actions pendant tout le cours de sa vie, dont 
la fin est celle du coup de dé. 

« Aimons Dieu, non pas qu'il l'exige de nous, 
mais parce qu'il est souverainement bon, et ne 
craignons que les hommes et leurs lois. Respectons 
ces lois, parce qu'elles sont nécessaires au bien 
public, dont chacun de nous fait partie. 

« Voilà, madame, ajouta l'abbé ï..., ce que mon 
amitié pour vous m'a arraché sur le chapitre des 
religions. C'est le fruit de vingt années de travail, 
de veilles et de méditations, pendant lesquelles j'ai 
cherché de bonne foi à distimjuer la vérité du 
mensonge. 

(( Concluons donc, ma chère amie, que les plaisirs 
que nous goûtons, vous et moi, sont purs, sont 
innocents, puisqu'ils ne blessent ni Dieu, ni les 
hommes, par le secret et la décence que nous met- 
tons dans notre conduite. Sans ces deux conditions, je 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 



conviens que nous causerions du scandale, et que 
nous serions criminels envers la société : notre 
exemple pourrait séduire de jeunes cœurs destinés, 
par leurs familles, par leur naissance, à des emplois 
utiles au bien public, dont ils négligeraient peut-être 
de se cbarger pour ne suivre que le torrent des plai- 
sirs. 

« — Mais, répliqua M""! C..., si nos plaisirs sont 
innocents, comme je le conçois présentement, pour- 
quoi, au contraire, ne pas instruire tout le monde de 
la manière d'en goûter du même genre? Pour- 
quoi ne pas communiquer le fruit que vous avez 
tiré de vos méditations métaphysiques à nos amis, 
à nos concitoyens, puisque rien ne pourrait contribuer 
davantage à leur tranquillité et à leur bonheur ? Ne 
m'avez-vous pas dit cent fois qu'il n'y a pas de plus 
grand plaisir que celui de faire des heureux? 

« — Je vous ai dit vrai, madame, reprit l'abbé 
T..., mais gardons-nous bien de révéler aux sots des 
vérités qu'ils ne sentiraient pas ou desquelles ils 
abuseraient. Elles ne doivent être connues que par 
les gens qui savent penser et dont les passions sont 
tellement en équilibre entre elles qu'ils ne sont sub- 
jugués par aucune. Cette espèce d'hommes et de 
femmes est très rare : de cent mille personnes, il 
n'y en a pas vingt qui s'accoutument à penser; et de 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 93 

CCS vingt, à peine en trouverez-vous quatre qui 
pensent, en effet, par elles-mêmes ou qui ne soient 
pas emportées par quelque passion dominante. De là, 
il faut être extrêmement circonspect sur le genre de 
vérités que nous avons examinées aujourd'hui. 

« Comme peu de personnes aperçoivent la néces- 
sité qu il y a de s'occuper du bonheur de ses voisins 
pour s'assurer de celui que l'on cherche soi-même, 
on doit donner à peu de personnes des preuves 
claires de l'insuffisance des religions, qui ne laissent 
pas de faire agir et de retenir un grand nombre 
d'hommes dans leurs devoirs et dans l'observation de 
règles qui, dans le fond, ne sont utiles qu'au bien 
de la société, sous le voile de la religion, par la 
crainte des peines et l'espérance des récompenses 
éternelles qu'elle leur annonce. Ce sont celle crainte 
et cette espérance qui guident les faibles : le nombre 
en est grand. Ce sont l'honneur, les lois humaines, 
l'intérêt public qui guident les gens qui pensent : le 
nombre en est, en vérité, bien petit. » 

Dès que M. l'abbé T. ..eut cessé de parler, M"* C... 
le remercia dans des termes qui marquaient toute sa 
satisfaction. « Tu es adorable, mon cher ami, lui dit- 
elle en lui sautant au cou. Que je me trouve heureuse 
de connaître, d'aimer un homme qui pense aussi 
sainement que toi! Sois assuré que je n'abuserai 



9i THÉRÈSE PHILOSOPHE 

jamais de ta confiance, et que je suivrai exactement 
la solidité de tes principes. » 

Après quelques baisers qui furent encore donnés 
de part et d'autre et qui m'ennuyèrent beaucoup, à 
cause de la situation gênante où j'étais, mon pieux 
directeur et sa docile prosélyte descendirent dans la 
salle oîi l'on avait coutume de s'assembler. Je gagnai 
promptement ma chambre, où je m'enfermai. Un 
instant après, on vint m'appeler de la part de M'^eC... 
Je lui fis dire que je n'avais pas dormi de la nuit et 
que je la priais de me laisser reposer encore quel- 
ques heures. J'era])loyai ce temps à mettre par écrit 
tout ce que je venais d'entendre. 

Nos jours s'écoulaient, dans cette campagne, en 
témoignages réciproques d'amitié, lorsque ma mère 
vint subitement, un matin, m'annoncer que notre 
voyage de Paris était fixé pour le lendemain. Nous 
dînâmes encore, ma mère et moi, chez l'aimable 
M™e G..., que je quittai en versant un torrent de 
larmes. Celte femme adorable, peut-être unique dans 
son espèce, m'accabla de caresses et me donna les 
conseils les plus sages, sans y mêler des petitesses 
accablantes et inutiles. M. l'abbé T... était allé dans 
une ville voisine où il devait passer huit jours. Je ne 
le vis point. Nous retournâmes coucher à Volnot. 
Tout était préparé pour notre voyage. Nous nous 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 95 

mîmes le lendemain dans une chaise, qui nous voi- 
tura jusqu'à Lyon, d'où la diligence nous conduisit à 
Paris . 

J'ai dit que ma mère s'était déterminée à faire ce 
voyage parce qu'il lui était dû une somme considé- 
rable par un marchand de sa connaissance, et que 
du paiement de cette somme dépendait toute notre 
fortune. D'autre part, ma mère était endettée, son 
commerce languissait. Avant de partir de Voinot, 
elle avait laissé toutes ses affaires entre les mains 
d'un avocat, son parent, qui acheva de les perdre. 
Ma mère apprit que tout était saisi chez elle; le 
même jour, pour comble d'infortune, on vint lui 
annoncer que son débiteur de Paris, obéré et pressé 
trop vivement pour une multitude do créanciers, ve- 
nait de faire une banqueroute frauduleuse et com- 
plète. On ne résiste pas à tant de chagrins à la fois : 
ma pauvre mèi"e y succomba ; une fièvre maligne 
l'emporta en huit jours. 

Me voilà donc au milieu de Paris, livrée à moi- 
même, sans parents, sans amis, jolie, à ce qu'on me 
disait, instruite à bien des égards, mais sans con- 
naissance des usages du monde. 

Ma mère, avant de mourir, m'avait remis une 
bourse, dans laquelle je trouvai quatre cents louis 
d'or; étant d'ailleurs assez bien en linçre et en ha- 



96 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

bits, je me crus riche. Mon premier mouvement fut 
cependant de me jeter dans un monastère et de me 
faire religieuse ; mais les réflexions que je fis sur ce 
que j'avais souffert autrefois dans un pareil gîte, 
jointes aux conseils d'une dame, ma voisine, avec qui 
j'avais ébauché un commencement de connaissance, 
me détournèrent de ce fatal dessein. 

Cette dame, qui se nommait Bois-Laurier, avait un 
appartement <à côté de celui que j'occupais dans un 
hôtel garni. Elle eut la complaisance de ne me pres- 
que point quitter pendant le premier mois qui suivit 
la mort de ma mère, et je lui dois une reconnais- 
sance éternelle des soins qu'elle me donna pour 
soulager les afflictions dont j'étais accablée. M^^* Bois- 
Laurier était, comme vous l'avez su, une femme que 
la nécessité avait contrainte, pendant sa jeunesse, de 
servir au soulagement de l'inconduite du public 
libertin, et qui, à l'exemple de tant d'autres, jouait 
alors incognito le rôle dhonnéte femme, à l'aide 
d'une rente viagère qu'elle s'était assurée de l'épar- 
gne de ses premiers travaux. 

Cependant l'affliction qui me dévorait fit place 
aux réflexions. L'avenir me fit peur ; je m'en ouvris 
à mon amie ; je lui confiai l'état de mes finances et 
ce que j'envisageais d'affreux dans ma situation. 
Elle avait un esprit solide et afl'ermi par l'expérience. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 97 

« Que vous êtes peu sage, me dit-elle un matin, 
de vous inquiéter aussi vivement d'un avenir qui 
n'est pas plus certain pour les plus riches que pour 
les plus pauvres et qui doit vous paraître moins cri- 
tique qu'à une autre ! Est-ce qu'avec du mérite, une 
taille, une mine comme celle que vous portez là une 
fille est jamais embarrassée, pour peu qu'elle y 
joigne de la prudence et de la conduite? Non, ma- 
demoiselle, ne vous inquiétez point : je vous trouve^ 
rai ce qu'il vous faut, peut-être même un bon mari ; 
car il me paraît que votre manie est de vouloir tâter 
du sacrement. Hélas! ma pauvre enfant, vous ne 
connaissez guère la juste valeur de ce que vous 
désirez là ! Enfin, laissez-moi faire ; une femme de 
quarante ans, qui a l'expérience d'une de cinquante, 
sait ce qui convient à une fille comme vous. Je vous 
scrrirai de mère, ajouia-t-clle, et de chaperon pour 
paraître dans le monde ; dès aujourd'hui je vous pré- 
senterai à mon oncle B..., qui doit venir me voir : 
c'est un riche financier, un honnête homme, qui 
vous trouvera bientôt un bon parti. » 

Je sautai au cou de Bois-Laurier, que je remer- 
ciai de tout mon cœur, et j'avoue de bonne foi que 
le ton d'assurance avec lequel elle me parlait me 
persuada que ma fortune était certaine. 

Qu'une fille sans expérience, avec beaucoup 



98 THÉRÈSE IMIILOSOPIIE 

d'araour-proprp, est sotte ! Les leçons de M. l'abbé 
T... m'avaient bien dessillé les yeux sur le rôle que 
nous devons jouer ici-bas, eu égard à Dieu et aux 
lois des lionnnes ; mais je n'avais aucune connais- 
sance de l'usage du monde. 

Tout ce que je voyais, ce qu'on me disait me 
paraissait rempli de la jtrobité que j'avais trouvée 
dans M""" C... et dans l'abbé T..., et je croyais le seul 
Dirrag un méchant homme. Pauvre innocente ! que 
je me trompais grossièrement ! 

Le financier B... arriva chez M™" Bois-Laurier vers 
les cinq heures du soir. On employa sans doute les 
premiers quarts d'heure de cette visite à tout autre 
chose qu'à s'entretenir de moi. La nièce était trop 
fine pour ne pas mettre l'oncle dans un état de tran- 
quillité qui ne lui laissât rien à redouter de l'effet de 
mes cliarmes^ qu'elle disait être dangereux. La besogne 
fut longue. Vers les sept heures, je fus présentée à 
M. B..., à qui je fis en entrant une profonde révé- 
rence sans qu'il daignât se lever. 11 me fit asseoir, 
cependant, sur une chaise, à côté d'un fauteuil dans 
lequel il était à demi couché, jioussant un gros ven- 
tre en avant qui n'était couvert que de sa chemise, 
et il me reçut avec l'air et les manières de la plupart 
des gens de son état; tout m'en parut néanmoins 
admirable, jusqu'aux louanges qu'il donna à la fermeté 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 99 



de ma cuisse, sur laquelle il appuya brutalement sa 
main en serrant de toute sa force, au point de me 
faire pousser un cri. 

« Ma nièce m'a parlé de vous, me dit-il sans faire 
attention à la douleur qu'il m'avait causée ; comment, 
diable ! vous avez des yeux, des dents, une cuisse 
dure ! Oh ! nous ferons quelque chose de vous. Dès 
demain, je vous fais diner avec un de mes confrères 
qui a de l'or plein cette chambre ; je connais son 
humeur : il sera d'abord amoureux ; ménagez-le ; je 
vous réponds que c'est un bon vivant dont vous serez 
contente. Adieu, mes chors enfants, ajouta-t-il en se 
levant et boutonnant sa veste; embrassez-moi toutes 
deux et me regardez connue votre père. Toi, ma 
nièce, envoie dire à ma petite maison qu'on nous y 
prépare à diner. » 

Aussitôt que notre financier fut sorti. M"'* Bois- 
Laurier me témoigna combien elle était charmée 
qu'il m'eût trouvée de son goût. « C'est un homme 
sans façon, me dit-elle, un cœur excellent et un ami 
essentiel. Laissez-moi faire : j'ai pris pour vous une 
sincère amitié ; suivez seulement mes conseils ; sur- 
tout, ne faisons pas la bégueule, et je vous réponds 
de votre fortune. » 

Je soupai avec mon nouveau mentor, qui sonda 



100 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

adroitement quelle était ma faron de penser et la 
conduite que j'avais tenue jusqu'alors. 

Son épanchement de cœur pour moi excita le mien. 
Je jasai plus que je ne voulais. On fut d'abord alarmé 
d'apprendre que je n'avais jamais eu d'amants ; mais 
on se rassura dès qu'on fut persuadé, par les réponses 
qu'on m'arracha finement, que je connaissais la valeur 
des plaisirs de l'amour et que j'en avais tiré un hon- 
nête parti. La Bois-Laurier me baisa, me caressa ; 
elle fît tout ce qu'elle put pour m'engager à coucher 
avec elle. Je la remerciai, et je rentrai chez moi, 
l'esprit très occupé de la bonne fortune qui m'atten- 
dait. 

Les Parisiennes sont vives et caressantes. Dès le 
lendemain matin, mon obligeante voisine vint me pro- 
poser de me friser, de me servir de femme de cham- 
bre, de faire ma toilette ; mais le deuil de ma mère 
m'empêcha d'accepter ses offres, et je restai dans mon 
petit bonnet de nuit. La curieuse Bois-Laurier me lit 
mille polissonneries et parcourut tous mes charmes, 
des yeux et de la main, en me donnant une chemise 
qu'elle voulut me passer elle-même : « Mais, coquine ! 
me dit-elle par réflexion, je crois que tu prends ta 
chemise sans avoir fait la toilette à ton minon ; où 
est donc ton bidet? » 

« — Je ne sais, en vérité, lui répondis-je, ce que 



TIIÉllÈSE PHILOSOPHE 101 

VOUS voulez me dire avec votre bidet. » — « Com- 
ment, dit-elle, point de bidet? Garde-toi bien de te 
vanter jamais d'avoir man([ué d'un meuble aussi né- 
cessaire à une tille du bon air que sa propre che- 
mise. Pour aujourd'hui, je veux bien te prêter le 
mien; mais demain, sans plus tarder, songe à l'em- 
plette d'un bidet. » Celui de la Bois-Laurier fut donc 
apporté ; elle me campa dessus, et, malgré tout ce 
que je pus dire et faire, cette femme officieuse, tout 
en riant comme une folle, lava elle-même abondam- 
ment ce qu'elle nommait mon minon. L'eau de 
lavande ne lui fut pas épargnée. Que je soupçonnais 
peu la fête qui lui était préparée, et le motif de cet 
exact lavabo ! 

Vers le midi, un honnête fiacre nous conduisit à la 
petite maison de M. B..., où il nous attendait avec 
M. R..., son confrère et ami. Celui-ci était un homme 
de trente-huit à quarante ans, d'une figure assez 
passable, richement habillé, affectant de montrer 
tour à tour ses bagues, ses tabatières, ses étuis, 
jouant l'homme d'importance. Il daigna néanmoins 
s'approcher de moi, et me prenant parles mains, en me 
considérant attentivement face à face : « Elle est, par- 
bleu! jolie! s'écria-t-il ; d'honneur! elle est char- 
mante, et je veux en faire ma petite femme. » — « Oh ! 
monsieur, vous me faites bien de l'honneur, répli- 

7. 



102 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

quai-je, et si... » — « Non, non, rcprit-il, ne vous 
embarrassez de rien : j'arrangerai tout cela de façon 
que vous serez contente. » 

On annonça qu'on avait servi ; on se mit à table 
Li liois-Laurier, qui connaissait le jargon, les propos 
usités dans ces sortes de rej)as, y lut charmante. 
Elle eut beau m'agacer, j'étais totalement déplacée, 
je ne disais mot, ou si je parlais, c'était dans des 
termes qui parurent si maussades aux deux financiers 
que la première vivacité de M. R... se perdit : il me 
regardait avec de grands yeux qui annonçaient l'idée 
qu'il concevait de mon esprit : on ne paraît ordinai- 
rement en avoir qu'avec les personnes qui pensent et 
agissent comme nous. Cependant quelques verres de 
vin de Champagne réparèrent bientôt dans l'imagi- 
nation de R... les torts que la stérilité de ma con- 
versation y avait faits. Il devint plus pressant, et moi 
plus docile. Son air d'aisance m'en imposa ; ses 
mains larronnesses voltigeaient un peu partout ; et la 
crainte de manquer à des égards que je croyais d'u- 
sage m'empêchait d'oser lui en imposer sérieuse- 
ment. Je me croyais d'autant plus autorisée à laisser 
aller les choses leur train que je voyais sur un 
sopha, à l'autre bout de la salle, M. ïî... parcourant 
encore un peu plus cavalièrement les appas de ma- 
dame sa nièce. Enfin, je me défendis si mal des 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 103 

petites entreprises de R... qu'il ne douta pas de 
réussir, s'il en tentait de plus sérieuses. Il me pro- 
posa de passer sur un lit de repos qui faisait face au 
sopha. « Je le veux bien, monsieur, lui dis-je bonne- 
ment; je pense que nous serons mieux, et je crains 
que vous ne vous fatiguiez trop dans la situation où 
vous êtes là, à mes genoux. » (Il venait, en effet, de 
s'y mettre.) Aussitôt il se lève et me porte sur le 
petit lit. 

Dans ce mouvement, je m'aperçus que M. B... et 
sa nièce sortaient de l'appartement ; je voulus me 
relever pour les suivre ; mais l'entreprenant H..., 
me disant en quatre mots qu'il m'aimaJt à la folie et 
qu'il voulait faire ma fortune, avait troussé d'une 
main ma chemise jusqu'à la ceinture, et de l'autre 
sortait de sa culotte un membre roide et ncn-eux ; 
son genou était passé entre mes cuisses, qu'il ouvrait 
le plus qu'il lui était possible, et il se disposait à 
assouvir sa brutalité lorsque, portant les yeux sur 
le monstre dont j'étais menacée, je reconnus qu'il 
avait à peu prés la même physionomie que le gou- 
pillon dont le Père Dirrag se servait pour chasser 
l'esprit immonde du corps de ses pénitentes. 

Je me souvins en ce moment de tout le danger 
que M. l'abbé T... m'avait fait envisager dans la 
nature de l'opération dont j'étais menacée. Ma doci- 



104- THÉBÈSE PHILOSOPHE 

lité se changea sur-le-champ en fureur ; je saisis le 
redoutable R... à la cravate, et, le bras tendu, je le 
tins dans une posture qui le mit hors d'état de 
prendre celle qu'il s'efiforçait de gagner. Alors, tenant 
la vue fixée, de peur de surprise, sur la tête de l'en- 
nemi dont je craignais l'enfilure, j'appelai de toutes 
mes forces à mon secours M"" Bois-Laurier, qui, 
de moitié ou non dans les projets de R..., ne put 
se dispenser d'accourir et de blâmer son procédé. 

Furieuse de l'affront que je venais de recevoir de 
la part de R..., j'étais au moment de lui arracher les 
yeux ; je lui reprochais sa témérité dans les termes 
les plus vifs. M. B... avait joint la Bois-Laurier; 
tous deux ensemble ne retenaient qu'avec peine les 
efforts que je faisais pour leur échapper et tomber 
sur R..., lorsque celui-ci, après avoir remis tran- 
quillement le meuble critique dans son gîte, rom- 
pit tout à coup le silence par un éclat de rire désor- 
donné. 

(( Parbleu ! la petite provinciale, dit-il en affec- 
tant le mauvais plaisant, convenez que je vous ai fait 
grande peur : vous avez donc cru sérieusement que 
je voulais ?... Oh ! la singuMère chose qu'une fille de 
province, qui n'a pas le soupçon des usages du beau 
monde ! Imagine-toi, mon cher B..., continua-t-il, 
que j'ai couché mademoiselle sur le lit, j'ai levé ses 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 105 

jupes, je lui ai montré mon...; la petite bégueule ne 
s'est-elle pas imaginé qu'il y avait quelque chose 
d'irrégulier dans ce procédé ! Elle fait du lutin, vous 
êtes venus : voilà toute l'iiistoire qui met celte belle 
enfimt dans les convulsions que vous voyez ; n'y a- 
t-il pas là de quoi mourir de rire ? ajouta-t-il en 
redoublant ses éclats. Mais, la Bois-Laurier. reprit-Q 
tout à coup avec un grand sérieux, je vous prie de 
ne me plus mettre avec de pareilles sottes ; je ne 
suis point fait pour être maître d'école ni professeur 
de civilité, et vous ferez fort bien d'apprendre à vivre 
à mademoiselle avant de la présenter en compagnie 
de gens comme B... et moi. » 

Les bras, je vous l'avoue, m'étaient tombés pen- 
dant cette singulière harangue. J'écoutais R... la 
bouche béante, je le regardais avec des yeux hébétés, 
et je ne disais mot. 

B... disparut avec R.., sans que, pour ainsi dire, 
je m'en aperçusse, et je restai comme une stupide 
entre les bras de la Bois-Laurier, qui marmottait 
aussi entre ses dents certains petits mots qui visaient 
à me faire entendre que je ne laissais pas d'avoir 
quelques torts. Nous montâmes dans notre fiacre, et 
nous retournâmes chez nous. 

Je ne résistai pas longtemps à l'agitation de mes 
sens. En arrivant, je versai un torrent de larmes. Ma 



106 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

chaste compagne, qui n'était pas tranquille sur les 
idées qui nie restaient de mon aventure, ne me quitta 
point ; elle chercha à me persuader que les hommes 
étaient toujours curieux de sonder jusqu'à quel point 
une fille qu'ils ont en vue d'épouser connaît les plai- 
sirs de l'amour. La conclusion de ce beau raisonne- 
ment M que la prudence aurait dû m'engager à 
affecter plus d'ignorance, et qu'elle voyait avec chagrin 
que ma vivacité m'avait peut-être fait manquer ma 
fortune. 

Je lui répondis, avec feu, que je n'étais pas assez 
peu instruite pour ignorer ce que l'indigne R... vou- 
lait faire de moi. J'ajoutai assez sèchement que la 
plus haute fortune ne me tenterait jamais à ce prix- 
là. Emportée par mon agitation, je lui contai ensuite 
ce que j'avais vu du Père Dirrag et de M^'* Eradice, 
les leçons que j'avais reçues, à ce sujet, de l'abbé ï... 
et de M'- G.... 

Enfin, de propos en propos, la rusée de Bois-Laurier 
sut tirer de moi toute mon histoire. Ce détitil la fit 
changer de ton ; si je lui avais paru peu instruite des 
manières, des usages du monde, elle ne fut pas peu 
surprise de mes lumières dans la morale, la méta- 
physique et la religion. 

La Bois-Laurier a le cœur excellent, a Que je suis 
enchantée, me dit-elle en m'embrassant étroitement, 



THÉKÈSE PHILOSOPHE 107 

de connaître une fille telle que toi î Tu viens de me 
dessiller les yeux sur des mystères qui faisaient tout 
le malheur de ma vie ; les rétlcxions que je ne ces- 
sais de faire sur ma conduite passée en troublaient 
le repos. Qui est-ce qui devait plus appréhender que 
moi les châtiments dont on nous menace pour des 
crimes que tu m'as déniontré être involontaires? Le 
commencement de ma vie a été un tissu d'horreurs ; 
mais, quoi qu'il en coûte à mon amour-propre, je 
te dois confidence pour confidence, leçon pour 
leçon. 

« Écoute donc, ma chère Thérèse, le récit de mes 
aventures ; en l'instruisant des caprices des hommes, 
qu'il est bon que tu connaisses, il pourra contribuer 
aussi à te confirmer qu'en effet le vice et la vertu 
dépendent du tempérament et de l'éducation. » 

Et tout de suite cette femme commença son his- 
toire. 



108 THÉRÈSE PHILOSOPHE 



HISTOIRE 



DE 



LA BOIS-LAURIER 



Tu vois en moi, chère Thérèse, un être singuHer. 
Je ne suis ni homme, ni femme, ni fille, ni veuve, ni 
mariée. J'ai été une libertine de profession, et je 
suis encore pucelle. Sur un pareil début, tu me 
prends sans doute pour une folle : un peu de pa- 
tience, je le prie, tu auras le mot de Ténigme. La 
Nature, capricieuse à mon égard, a semé d'obstacles 
insurmontables la route des plaisirs qui font passer 
une fille de son état à celui de femme : une mem- 
brane nerveuse en ferme l'avenue avec assez d'exac- 
titude pour que le trait le plus délié que l'amour ait 
jamais eu dans son carquois n'ait pu atteindre le 
but; et, ce qui te surprendra davantage, on n'a 
jamais pu me déterminer à subir l'opération qui 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 109 

pouvait me rendre habile aux plaisirs, quoique, pour 
vaincre ma répugnance, on me citât à chaque ins- 
tant l'exemple d'une infinité de jeunes filles qui, dans 
le même cas, s'étaient soumises à cette épreuve. 

Destinée des ma plus tendre enfance à l'état de 
courtisane, ce défaut, qui semblait devoir être Técueil 
de ma fortune dans ce honteux métier, en a été, au 
contraire, le principal mobile. Tu comprends donc que, 
lorsque je t'ai dit que mes aventures t'instruiraient 
des caprices des hommes, je n'ai pas entendu parler 
des différentes attitudes que la volupté leur fait varier, 
pour ainsi dire, à l'intlni, dans leurs embrassements 
réels avec les femmes. Toutes les nuances des atti- 
tudes galantes ont été traitées avec tant d'énergie par 
le célèbre Pierre Arétin, qui vivait dans le xv» siècle, 
qu'il n'en reste rien à dire aujourd'hui. Il n'est donc 
question, dans ce que j'ai à t'apprendre, que de ces 
goCits de fantaisie, de ces complaisances bizarres que 
quantité d'hommes exigent de nous et qui, par 
prédilection ou par certain défaut de conformation, 
leur tiennent lieu d'une jouissance parfaite. J'entre 
présentement en matière. 

Je n'ai jamais connu mon père ni ma mère. Une 
femme de Paris, nommée la Lefort, logée bourgeoi- 
sement, chez laquelle j'avais été élevée comme étant 
sa fille, me tira un jour mystérieusement en particu- 

8 



110 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

lier, pour me dire ce que lu vas enlendi-e (j'avais 
alors quinze ans) : 

« Vous n'êtes point ma fille, me dit M™» Lefort ; 
il est temps que je vous instruise de votre état. A 
l'âge de six ans, vous étiez égarée dans les rues de 
Paris ; je vous ai retirée chez moi, nourrie et entre- 
tenue charitablement jusqu'à ce jour, sans avoir 
jamais pu découvrir quels sont vos piirents, quelques 
soins que je me sois donnés pour cela. 

« Vous avez dû vous apercevoir que je ne suis 
pas riche, quoique je n'aie rien néghgé pour votre 
éducation. C'est à vous présentement à être vous- 
même l'instrument de votre fortune. Voici, ajouta-t- 
elle, ce qui me reste à vous proposer pour y parve- 
nir. Vous êtes bien johe, plus formée que ne l'est 
ordinairement une lille de votre âge. M. le président 
de M"*, mon protecteur et mon voisin, est amoureux 
de vous. Voyez, Manon, ce que vous voulez que je 
lui dise ; mais je ne dois pas vous taire que si vous 
n'acceptez pas sans restriction les offres qu'il m'a 
chargée de vous faire, il faut vous déterminer à 
quitter ma maison dès aujourd'hui, parce que je 
suis hors d'état de vous nourrir et de vous habiller 
plus longtemps. » 

Cette confidence accablante et la conclusion de 
M'"^ Lefort, qui l'accompagnait, me glacèrent d'effroi. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 111 

J'eus recours aux larmes. Point de quartier : il fallut 
me décider. Après quelques explications prélimi- 
naires, je promis de faire tout ce qu'on exigeait, au 
moyen de quoi M™« Lefort m'assura qu'elle me con- 
serverait toujours les soins et le doux nom de mère. 

Le lendemain matin, elle m'instruisit amplement 
des devoirs de l'état que j'allais embrasser et des 
procédés particuliers qu'il convenait que j'eusse avec 
M. le président. Ensuite, elle me fit mettre toute 
nue, me lava le corps du haut en bas, me frisa, me 
coiffa et me revêtit d'habits beaucoup plus propres 
que ceux que j'avais coutume de porter. 

A quatre heures après midi, nous fûmes introduites 
chez M. le président. C'était un homme grand, sec, 
dont le visage jaune et ridé était enfoui dans une 
très longue et très ample perruque carrée. Ce res- 
pectable personnage, après nous avoir fait asseoir, 
dit gravement, en adressant la parole à ma mère : 
« Voilà donc la petite personne en question ? Elle 
est assez bien : je vous avais toujours dit qu'elle 
avait des dispositions à devenir jolie et bien faite ; 
et jusqu'cà présent ce n'est pas de l'argent mal em- 
ployé ; mais vous êtes sûre au moins qu'elle a son 
pucelage? ajouta-t-il. Voyons un peu, madame Lefort. » 
Aussitôt ma bonne mère me fit asseoir sur le bord 
d'un lit et, me couchant renversée sur le dos, ehe 



112 THÉRÈSE PHILOSOI'IIE 

releva ma chemise et se disposait à m'ouvrir les 
cuisses, lorsque M. le président lui dit d'un ton brus- 
que : « Eh ! ce n'est pas cela, madame ; les femmes 
ont toujours la manie de montrer les devants ! Eh ! 
non, faites tourner... — Ah! monseigneur, je vous 
demande pardon, s'écria ma mère ; je croyais que 
vous vouliez voir... Çà! levez-vous, Manon, me dit- 
elle ; mettez un genou sur cette chaise, et inclinez 
le corps le plus que vous pourrez. » 

Moi, semblable à une victime, les yeux baissés, je 
fis ce qu'on me prescrivait. Ma digne mère me troussa 
dans cette attitude jusqu'aux hanches, et M. le pré- 
sident s'étant approché, je sentis qu'elle ouvrait les 
lèvres de mon ..., entre lesquelles monseigneur ten- 
tait d'introduire le doigt, en tâchant, mais inutilement 
de pénétrer. « Cela est fort bien, dit-il à ma mère, 
et je suis content : je vois qu'elle est sûrement pu- 
celle. Présentement, faites-la tenir ferme dans latti- 
tude où elle est : occupez-vous à lui donner quelques 
petits coups de votre main sur les fesses. » Cet arrêt 
fut exécuté. Un profond silence succéda. Ma mère 
soutenait de la main gauche mes jupes et ma chemise 
levées, tandis qu'elle me fessait légèrement de la 
droite. Curieuse de voir ce qui se passait de la part 
du président, je tournai tant soit peu la tête : je 
l'aperçus posté à deux pas de mon derrière, un genou 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 113 

à terre, tenant d'une main sa lorgnette braquée sur 
mon postérieur, et, de l'autre, secouant entre ses 
cuisses quelque chose de noir et de flasque que tous 
ses efforts ne pouvaient arriver à faire guinder. 

Je ne sais s'il finit ou non sa besogne ; mais enfin, 
après un quart d'heure d'une attitude que je ne pou- 
vais plus supporter, monseigneur se leva et gagna 
son fauteuil, en vacillant sur ses vieilles jambes 
étiques. 11 donna à ma mère une bourse dans laquelle 
il lui dit qu'elle trouverait les cent louis d'or promis ; 
et après m'avoir honorée d'un baiser sur la joue, il 
m'annonça qu'il aurait soin que rien ne me manquât, 
pourvu que je fusse sage, et qu'il me ferait avertir 
lorsqu'il aurait besoin de moi. 

Dès que nous fûmes rentrées au logis, ma mère et 
moi, continua M-^^ Bois-Laurier, je fis d'aussi sérieuses 
réflexions sur ce que j'avais appris et vu depuis Aingt- 
quatre heures que celles que vous fites ensuite de 
la fustigation de M"« Eradice par le père Dirrag. Je 
me rappelais tout ce qui s'était dit et fait dans la 
maison de M""^ Lefort depuis mon enfance, et je 
rassemblais mes idées pour en tirer quelque conclu- 
sion raisonnable, lorsque ma mère entra et mit fin à 
mes rêveries. 

« Je n'ai plus rien à te cacher, ma chère Manon, 
me dit-elle en m'embrassant, puisque te voilà asso- 



114 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

ciée aux devoirs d'un métier que j'exerce avec quel- 
que distinction depuis vingt ans. Écoute donc atten- 
tivement ce que j'ai encore à te dire, et par ta docilité 
à sui\Te mes conseils, mets-toi en état de réparer le 
tort que te fait le président. C'est par ses ordres, 
continua ma mère, que je t'ai élevée il y a huit ans. 
11 m'a payée, depuis ce temps, une pension très mo- 
dique, que j'ai bien employée, et au delà, pour ton 
éducation. Il m'avait promis qu'il nous donnerait à 
chacune cent louis, lorsque ton âge lui permettrait de 
prendi-e ton pucelage; mais si ce vieux paillard a 
compté sur son hôte, si son vieil outil rouillé, ridé 
et usé le met hors d'état de tenter cette aventure, 
est-ce notre faute ? Cependant, il ne m'a donné que 
les cent louis qui me regardent; mais ne t'inquiète 
pas, ma chère Manon, je t'en ferai gagner bien 
d'autres. Tu es jeune, jolie, point connue ; je vais, 
pour te faire plaisir, employer cette somme à te bien 
nipper; et si tu veux te laisser conduire, je te ferai 
faire, à toi seule, le profit que faisaient ci-devant dix 
ou douze demoiselles de mes amies. » 

Après mille autres propos de cette espèce, à tra- 
vers lesquels j'aperçus que ma bonne maman débu- 
tait par s'approprier les cent louis donnés par le 
président, les conditions de notre traité furent qu'elle 
commencerait par mavancer cet argent, qu'elle reti- 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 115 

Ferait sur le produit de mes premiers travaux jour- 
naliers, et qu'ensuite nous partiigerions, conscien- 
cieusement, les profits de la société. 

La Lefort avait un fonds inépuisable de bonnes 
connaissances dans Paris. En moins de six se- 
maines, je fus présentée à plus de vingt de ses 
amis, qui échouèrent successivement au projet de 
recueillir les prémices de ma virginité. Heureuse- 
ment que par le bon ordre que &!■"« Lefort tenait 
dans la conduite de ses affaires elle avait exacte- 
ment soin de se faire payer d'avance les plaisirs 
d'un travail qui était impraticable. Je crus même un 
jour qu'un gros docteur de Sorbonne, qui s'obsti- 
nait à vouloir gagner les dix louis qu'il avait financés, 
y mourrait à la peine ou qu'il me désenchanterait. 

Ces vingt athlètes furent suivis de plus de cinq 
cents autres, pendant l'espace de cinq ans. Le 
Clergé, l'Épée, la Robe et la Finance me placèrent 
tour à tour dans les attitudes les plus recherchées : 
soins inutiles! Le sacrifice se faisait à la porte du 
temple, ou bien la pointe du couteau s'émoussait : la 
victime ne pouvait cire immolée. 

Enfln la solidité de mon pucelage fît trop de bruit 
et parvint aux oreilles de la police, qui parut vou- 
loir faire cesser les progrès des épreuves. J'en fus 
avertie à temps; et nous jugeâmes, M™« Lefcrt et moi, 



116 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

que la prudence exigeait que nous fissions une petite 
éclipse à trente lieues de Paris. 

Au bout de trois mois, le feu s'apaisa. Un exempt 
de cette même police, compère et ami de M""* Lefort, 
se chargea de calmer les esprits, moyennant une 
sonmie de douze louis d'or, que nous lui finies 
compter. Nous retournâmes à Paris avec de nou- 
veaux projets. 

Ma mère, qui avait insisté longtemps sur ce que 
l'opération du bistouri me fût faite, avait bien changé 
de système ; elle trouvait dans la difformité de ma 
conformation un fonds inaltérable qui produisait un 
gros revenu sans être cultivé, sans crainte des or- 
vales, point d'enfants, point de rhumes ecclésias- 
tiques à redouter. Quant à mes plaisirs, je me repais- 
sais, ma chère Thérèse, par nécessité, de ceux dont 
tu sais te contenter par raison. 

Cependant, poursuivit la Bois-Laurier, nous prîmes 
de nouvelles allures, et nous nous guidâmes sur de 
nouveaux principes. En arrivant de notre exil volon- 
taire, notre premier soin fut de changer de quartier ; 
et sans dire mot au président, nous nous transplan- 
tâmes dans le faubourg Saint-Germain. 

La première connaissance que j'y fis fut celle 
d'une cei-taine baronne qui, après avoir pendant sa 
jeunesse travaillé utilement et de concert avec une 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 117 

comtesse, sa sœur, aux plaisirs de la jeunesse liber- 
tine, était devenue directrice de la maison d'un riche 
Américain, à qui elle prodiguait les débris de ses 
appas surannés, qu'il payait bien au delà de leur 
juste valeur. Un autre Américain, ami de celui-ci, 
me vit et m'aima ; nous nous arrangeâmes. La con- 
fidence que je lui fis du cas où j'étais l'enchanta au 
lieu de le rebuter. Le pauvre sortait d'entre les 
mains du célèbre Petit : il sentait qu'entre les 
miennes il était assuré de ne pas craindre de 
rechute. Mon nouvel amant d'outre-mer avait fait 
vœu de se borner aux plaisirs de la petite oie ; mais 
il mêlait dans l'exécution un tic singuKer. Son goût 
était de me placer assise à côté de lui sur un sopha, 
découverte jusqu'au-dessus du nombril ; et tandis 
que j'empoignais et que je donnais de légères 
secousses au rejeton du genre humain, il fallait que 
j'eusse la complaisance de souffrir qu'une fenmie de 
chambre, qu'il m'avait donnée, s'occupât à couper 
quelques poils de ma toison. Sans ce bizarre appa- 
reil, je crois que la vigueur de dix bras comme le 
mien ne fût pas venue à bout de guinder la machine 
de mon homme, et encore moins d'en tirer une 
goutte d'élixir. 

Du nombre de ces hommes à fantaisie était l'amant 
de Minette, troisième sœur de la baronne. Cette fille 



il8 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

avait de beaux yeux ; elle était grande, assez bien 
faite, mais laide, noire, sèche, minaudière, jouant 
l'esprit et le sentiment sans avoir ni l'un ni l'autre. 
La beauté de sa voix lui avait procuré successive- 
ment nombre d'adorateurs. Celui qui était alors en 
fonction n'était ému que par ce talent, et les seuls 
accents de la voix mélodieuse de cet Orphée femelle 
avaient la vertu débranler la machine de cet amant 
et de l'exciter au plus grand des plaisirs. 

Un jour, après avoir fait, entre nous trois, un 
ample dîner hbertin, pendant lequel on avait chanté, 
on m'avait plaisantée sur la difformité de mon...; on 
avait dit et f;iit toutes les folies imaginables : nous 
nous culbutâmes sur un grand lit ; là, nos appas 
sont étalés, les miens sont trouvés admirables pour 
la perspective ; l'amant se met en train, il campe 
Minette sur le bord du lit, la trousse, l'enfile et la 
prie de chanter. La docile Minette, après un petit 
prélude, entonne un air de mouvement à trois temps 
coupés ; l'amant part, pousse et repousse toujours 
en mesure : ses lèvres semblent battre les cadences, 
tandis que ses coups de fesses marquent les temps. 
Je regarde, j'écoute en riant aux larmes, couchée 
sur le même lit. Tout allait bien jusque-là, lorsque 
la voluptueuse Minette, venant à prendre plaisir 
au cas, chante faux, détonne, perd la mesure : un 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 119 

bémol est substitué à un bécarre. « Ah ! chienne ! 
s'écrie sur-le-champ notre zélateur de la bonne mu- 
sique, tu as déchiré mon oreille ; ce fiiux ton a 
pénétré jusqu'à la cheville ouvrière, elle se détraque ; 
tiens, dit-il en se retirant, regarde l'effet de ton 
maudit bémol ! » Hélas ! le pauvre diable était 
devenu mol, le meuble qui battait la mesure n'était 
plus qu'un chiffon. 

Mon amie, désespérée, flt des efforts incroyables 
pour ranimer son acteur, mais les plus tendres bai- 
sers, les attouchements les plus lascifs furent em- 
ployés en vain ; ils ne purent rendre l'élasticité à la 
partie languissante. <i Ah ! mon cher ami, s'écria- 
t-elle, ne m'abandonne pas : c'est mon amour pour 
toi, c'est le plaisir qui a dérangé mon organe ; me 
quitteras-tu dans cet heureux moment ? Manon, ma 
chère Manon, secours-moi : montre-lui ta petite 
moniche ; elle lui rendra la vie, elle me la rendra à 
moi-même, car je meurs, s'il ne finit. Place-la, mon 
cher Bibi, dit-elle à son amant, dans l'attitude volup- 
tueuse oiï tu mets quelquefois la comtesse ma sœur ; 
l'amitié de Manon pour moi me répond de sa com- 
plaisance. » 

Pendant toute cette singulière scène, je n'avais 
cessé de rire jusqu'à perdre la respiration. En effet, 
a-t-on jamais vu faire pareille besogne en chantant 



120 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

et battre la mesure avec un pareil outil ? Et jamais 
a-t-on pu imaginer qu'un bémol au lieu dun bécarre 
dût faire rater et rentrer aussi subitement un homme 
en lui-même ? 

Je concevais bien que la sœur de la baronne se 
prêtait à tout ce qui pouvait plaire à son amant, 
moins par volupté que pour le retenir dans ses liens 
par des complaisances qu'elle lui faisait payer chère- 
ment ; mais jignorais encore quel avait été le rôle 
de la comtesse que Ton me priait de doubler... Je fus 
bientôt éclaircie. Voici quel il fut : 

Les deux amants me couchent sur le ventre, sous 
lequel ils mettent trois ou quatre coussins qui 
tiennent mes fesses élevées; puis ils me troussent jus- 
qu'au-dessous des hanches, la tête appuyée sur le 
chevet du lit. Minette s'étend sur le dos, place sa 
tête entre mes cuisses, ma toison jointe à son front, 
auquel elle sert comme de toupet. Bibi lève les jupes 
et la chemise de ^linette, se couche sur elle et se 
soutient sur les bras. Remarque, ma chère Thérèse, 
que dans cette attitude M. Bibi avait pour perspec- 
tive, à quatre doigts de son nez, le visage de son 
amante, ma toison, mes fesses et le reste. Pour cette 
fois il se passa de musique : il baisait indistincte- 
ment tout ce qui se présentait devant lui, \isage, cul, 
bouche, et nulle préférence marquée : tout lui était 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 121 

égal ; son dard, guidé par la main de Minette, reprit 
bientôt son élasticité et rentra dans son premier gîte. 
Ce fut alors que les grands coups se donnèrent : 
l'amant poussait, Minette jurait, mordait, remuait la 
charnière avec une agilité sans égale ; pour moi, je 
continuais de rire aux larmes, en regardant de tous 
mes yeux la besogne qui se faisait derrière moi ; enfin, 
après un assez long travail, les deux amants se 
pâmèrent et nagèrent dans une mer de délices. 

Quelque temps après, je fus introduite chez un 
évêque dont la manie était plus bruyante, plus dan- 
gereuse pour le scandale et pour le tympan de 
l'oreille le mieux organisé. Imagine-toi que, soit par 
un goût de prédilection, soit par un défaut d'organi- 
sation, dès que Sa Grandeur sentait les approches du 
plaisir, elle mugissait et criait à haute voix : Haï ! 
haï ! haï ! en forçant le ton à proportion de la viva- 
cité du plaisir dont elle était affectée ; de sorte que 
l'on aurait pu calculer les gradations du chatouille- 
ment que ressentait le gros et ample prélat par les 
degrés de force qu'il employait à mugir « Haï ! haï ! 
haï ! » Tapage qui, lors de la décharge de monsei- 
gneur, aurait pu être entendu à mille pas à la ronde, 
sans la précaution que son valet de chambre prenait 
de matelasser les portes et les fenêtres de l'apparte- 
ment épiscopal. 



122 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

Je ne finirais pas si je te faisais le tableau de tous 
les goûts bizarres, des singularités que j'ai connus 
cliez les hommes, indépendamment des diverses pos- 
tures qu'ils exigent des fenmies dans le coït. 

Un jour je fus introduite, par une petite porte de 
derrière, chez un homme de nom et fort riche, à 
qui, depuis cinquante ans, tous les matins une fille 
nouvelle pour lui rendait pareille visite. 11 m'ouvrit 
lui-même la porte de son appartement. Prévenue de 
l'étiquette qui s'observait chez ce paillard d'habitude, 
dès que je fus entrée, je quittai robe et chemise. Ainsi 
nue, j'allai lui présenter mes fesses à baiser dans un 
fauteuil oîi il était gravement assis. 

« Cours donc vite, ma fille », me dit-il, tenant d'une 
main son paquet, qu'il secouait de toute sa force, et 
de l'autre une poignée de verges, dont mes fesses 
étaient simplement menacées. Je me mets à courir, 
il me suit ; nous faisons cinq à six tours de chambre, 
lui criant comme un diable : « Cours donc, coquine, 
com's donc ! » Enfin il tombe pâmé dans son fau- 
teuil ; je me rhabille, il me donne deux louis, et je 
sors. 

Un autre me plaçait assise sur le bord d'une 
chaise, découverte jusqu'à la ceinture. Dans cette pos- 
ture, il fallait que, par complaisance, quelquefois 
aussi par goût, je me servisse du frottement de la 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 123 

tète d un godemiché, pour me provoquer au plaisir. 
Lui, posté dans la même attitude vis-à-vis de moi, à 
l'autre extrémité de la chambre, travaillait de la main 
à la même besogne, ayant les yeux Qxés sur mes 
mouvements, et singulièrement attentif à ne terminer 
son opération que lorsqu'il apercevait que ma lan- 
gueur annonçait le comble de la volupté. 

Un troisième (c'était un vieux médecin) ne donnait 
aucun signe de virilité qu'au moyen de cent coups de 
fouet que je lui appliquais sur les fesses, tandis 
qu'une de mes compagnes, à genoux devant lui, la 
gorge nue, travaillait avec ses mains à disposer le 
nerf érecteur de cet Esculape moderne, d'où exha- 
laient enfin les esprits qui, mis en mouvement par 
la fustigation, avaient été forcés de se porter dans la 
région inférieure. C'est ainsi que nous le disposions, 
ma camarade et moi, par ces différentes opérations, à 
répandre le baume de la vie. Te) était le mécanisme 
par lequel ce docteur nous assurait qu'on pouvait 
restaurer un homme usé, un impuissant, faire con- 
cevoir une femme stérile. 

Un quatrième (c'était un voluptueux courtisan usé 
de débauche) me fit venir chez lui avec une de mes 
compagnes. Nous le trouvâmes dans un cabinet envi- 
ronné de glaces de toutes parts, disposées de manière 
que toutes faisaient face à un lit de repos de velours 



124 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

cramoisi qui était placé dans le milieu. « Vous êtes 
des dames charmantes, adorables, nous dit affectueu- 
sement le courtisan; cependant vous ne trouverez 

pas mauvais que je n'aie pas l'honneur de vous f 

Ce sera, si vous le trouvez bon, un de mes valets 
de chambre, garçon beau et bien fait, qui aura 
celui de vous amuser. Que voulez-vous, mes beaux 
enfants, ajouta-t-il, il faut savoir aimer ses amis 
avec leurs défauts, et j'ai celui de ne goûter de 
plaisir que par l'idée que je me forme de ceux que 
je vois prendre aux autres. D'ailleurs, chacun se 
mêle de... Eh! ne serait- il pas pitoyable que des 
gens comme moi fussent les singes d'un gros vilain 
paysan! » 

Après ce discours préliminaire, prononcé d'un ton 
mielleux, il fit entrer son valet de chambre qui parut 
en petite veste courte de satin, couleur de chair, en 
habit de combat. Ma camarade fut couchée sur le lit 
de repos, bien et dûment troussée par le valet de 
chambre, qui m'aida ensuite à me déshabiller nue, de 
la ceinture en haut. Tout était compassé et se faisait 
avec mesure. Le maître, dans un f;iuteuil, examinait 
et tenait son instrument mollet à la main. Le valet 
de chambre, au contraire, qui avait descendu sa 
culotte jusque sur ses genoux et tourné le bas de sa 
chemise autour de ses reins, en laissait voir un des 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 125 

plus brillants. 11 n'attendait, pour agir, que les ordres 
de son maître, qui lui annonça qu'il pouvait commen- 
cer. Aussitôt le fortuné valet de chambre grimpe ma 
camarade, l'enfile et reste immobile. Les fesses de 
celui-ci étMent découvertes. 

« Prenez la peine, mademoiselle, me dit notre 
courtisan, de vous placer de l'autre côté du lit et de 

chatouiller cette ample paire de c qui pendent 

entre les cuisses de mon homme, qui est, comme 
vous le voyez, un fort honnête Lorrain. » Cela exé- 
cuté de ma part, nue, comme je vous ai dit, de la 
ceinture en haut, l'ordonnateur de la fête dit à son 
valet de chambre qu'il pouvait aller son train. 
Celui pousse sur-le-champ et repousse avec une 
mobilité de fesses admirable : ma main suit leurs 
mouvements, ne quitte point les deux énormes 
vergues. Le maître parcourt des yeux les miroirs, 
qui lui rendent des tableaux diversifiés, selon le côté 
dont les objets sont réfléchis. 11 vient à bout de faire 
roidir son instrument qu'il secoue avec vigueur; il 
sent que le moment de la volupté approche. « Tu 
peux finir », dit-il à son valet de chambre. Celui-ci 
redouble ses coups; tous deux, enfin, se pâment et 
répandent la liqueur divine. Chère Thérèse, dit la 
Bois-Laurier en poursuivant son récit, je me rappelle 
fort à propos une plaisante aventure, qui m'arriva ce 



126 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

même jour avec trois capucins : t-llc le donnera une 
idée de lexactitude de ces bons Pères à observer leur 
vœu de chasteté. 

Après être sortie de chez le courtisan dont je 
viens de te parler et avoir dit adieu à ma compagne, 
comme je tournais le premier coin de rue pour mon- 
ter dans un fiacre qui m'attendait, je rencontrai la 
Dupuu, amie de ma mère, digne émule de son com- 
merce, mais qui en exerçait les travaux dans un 
monde moins bruyant. 

« Ah! ma chère Manon, me dit-elle en m'abor- 
dant, que je suis ravie de te rencontrer ! Tu sais que 
c'est moi qui ai l'honneur de servir presque tous 
nos moines de Paris. Je crois que ces chiens-là se 
sont donné le mot aujourd'hui pour me faire enrager; 
ils sont tous en rut. J'ai depuis ce matin neuf filles 
en campagne pour eux en diverses chambres et 
quartiers de Paris, et je cours, depuis quatre heures, 
sans en pouvoir trouver une dixième pour trois 
vénérables capucins qui m'attendent encore dans un 
fiacre bien fermé sur le chemin de ma petite maison. 
Il faut, Manon, que tu me fasses le plaisir d'y venir, 
ce sont de bons diables, ils t'amuseront. » J'eus beau 
dire à la Dupuis qu'elle savait bien que je n'étais 
pas un gibier de moines, que ces messieurs ne se 
contentaient pas des plaisirs de fantaisie, de ceux 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 127 

de la petite oie, mais qu"il leur fallait, au contraire, 
des filles dont les ouvertures fussent très libres. 

« Parbleu! répliqua la Dupuis, je te trouve admi- 
rable de t'inquiéter des plaisirs de ces coquins-là; 
il suffit que je leur donne une fille ; c'est à eux à en 
tirer tel parti qu'ils pourront. Tiens, voilà six louis 
qu'ils m'ont mis en main : il y er. a trois pour toi, 
veux-tu me suivre? » La curiosité autant que l'inté- 
rêt me détermina. Nous montâmes dans mon fiacre, 
et nous nous rendimos près de Montmartre, à la 
petite maison de la Dupuis. 

Un instant après entrèrent nos trois capucins, 
qui, peu accoutumés à goûter d'un morceau aussi 
friand que je paraissais l'être, se jettent sur moi 
comme trois dogues affiuués. J'étais dans ce moment 
debout, un pied élevé sur une chaise, nouant une de 
mes jarretières. L'un, avec une barbe rousse et une 
haleine infectée, -vient m'appuyer un baiser sur la 
jjarole ; encore cherchait-il à chiffonner avec sa 
langue. Un second tracassait grossièrement sa main 
dans mes tétons; et je sentais le ^^sage du troi- 
sième, qui avait levé ma chemise par derrière, appli- 
qué contre mes fesses, tout près du trou mignon, 
quelque chose de rude comme du crin, passé entre 
mes cuisses, me farfouillait le quartier de devant; 
j'y porte la main : qu'est-ce que je saisis ? la barbe 



128 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

du Père Hilairo, qui, se sentant pris et tiré par le 
menton, m'applique, pour m'obliger à lâcher prise, 
un assez vigoureux coup de dent dans une fesse. 
J'abandonne, en effet, la barbe, et un cri perçant, 
que la douleur m'arrache, en impose heureusement 
à ces effrénés et me tire pour un moment de leurs 
pattes. Je m'assis sur un lit de repos près lequel 
j'étais; mais à peine ai-je le temps de m'y recon- 
naître que trois instruments énormes se trouvent 
braqués devant moi. 

« Ah ! mes Pères, m"écriai-je, un moment de 
patience, s'il vous plaît; mettons un peu d'ordre 
dans ce qui nous reste à faire. Je ne suis point venue 
ici pour jouer la vestale : voyons donc avec lequel 
de vous trois je... 

(( — C'est à moi! s'écrièrent-ils tous ensemble, 
sans me donner le temps d'achever. — A vous, 
jeunes barbares? reprit l'un d'eux en nasillant. Vous 
osez disputer le pas à Père Ange, ci-devant gardien 
de..., prédicateur du carême de..., votre supérieur! 
Où est donc la subordination? — Ma foi! ce n'est 
pas chez la Dupuis, reprit l'un d'eux, sur le même 
ton; ici. Père Anselme vaut bien Père Ange. — Tu 
en as menti! » répliqua ce dernieç en apostrophant 
un coup de poing dans le milieu de la face du très 
révérend Père Anselme. Celui-ci, qui n'était rien 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 129 

moins que manchot, saute sur Père Ange ; tous deux 
se saisissent, se collètent, se culbutent, se déchirent 
à belles dents; leurs robes, relevées sur leurs tètes, 
laissent à découvert leurs misérables outils, qui, de 
saillants qu'ils s'étaient montrés, se trouvaient réduits 
en forme de lavettes. La Dupuis accourut pour les 
séparer; elle n'y réussit qu'on appliquant un grand 
seau d'eau fraîche sur les parties honteuses de ces 
deux disciples de saint François. 

Pendant le combat, Père Hilaire ne s'amusait point 
à la moutarde. Comme je m'étais renversée sur le 
lit, pâmée de rire et sans force, il fourrageait mes 
appas et cherchait à manger l'huître disputée à 
belles goumiades par ses deux compagnons. Surpris 
de la résistance qu'il rencontre, il s'arrête pour exa- 
miner de près les débouchés ; il entr'ouvrc la coquille, 
point d'issues. Que faire? 11 cherche de nouveau à 
percer : soins perdus, peines inutiles. Son instru- 
ment, après des efforts redoublés, est réduit à l'hu- 
miliante ressource de cracher au nez de l'huître 
qu'il ne peut gober. 

Le calme succéda tout à coup aux fureurs mona- 
cales. Père Hilaire demanda un instant de silence ; il 
informa les deux combattants de mon irrégularité et 
de la barrière insurmontable qui fermait l'entrée du 
séjour des plaisirs. La vieille Dupuis essuya de vifs 



130 TIIÉl'.ÈSE PHILOSOI'HE 

reproches, dont clic se défendit en plaisantant, et, 
en femme qui sait son monde, elle tâcha de faire 
diversion par l'arrivée d'im convoi de bouteilles de 
vin de Bourgogne qui furent bientôt sablées. 

Cependant, les outils de nos Pères reprennent 
leur première consistance. Les Ubations bachiques 
sont interrompues de temps à autre par des liba- 
tions là Priape. Toutes imparfaites qu'étaient celles-ci, 
nos frapparts semblent s'en contenter, et tantôt mes 
fesses, tantôt leurs revers, servent d'autels à leurs 
offrandes. 

Bientôt une excessive gaieté s'empare des esprits. 
Nous mettons à nos comives du rouge, des mou- 
ches : chacun d'eux s'affuble de quelqu'un de mes 
ajustements de femme ; peu à peu je suis dépouillée 
toute nue et couverte d'un simple manteau de capu- 
cin, équipage dans lequel ils me trouvèrent char- 
mante. « N'étes-vous pas trop heureux, s'écria la Du- 
puis, qui était à moitié ivre, de jouir du plaisir de 
voir un minois comme celui de la charmante Manon? » 

(' Non, ventrebleul répliqua Père Ange d'un ton 
de fureur bachique; je ne suis point venu ici pour 

voir un minois : c'est pour f un c. que je m'y 

suis rendu; j'ai bien payé, ajouta-t-il, et ce v.. que 
je tiens en main n'en sortira, ventredieu! pas qu'il 
n'ait f...., fût-ce le diable! -) 



THÉUÉSE PHILOSOPHE 431 

Écoute bien cette sct'iie, me dit la Bois-Laurier 
en s'inlerrompant ; elle est originale ; mais je t'aver- 
tis (peut-être un peu tard) que je ne puis rien 
retrancher à l'énergie des termes, sans lui faire per- 
dre toutes ses grâces. 

La Bois-Laurier avait trop élégamment commencé 
pour ne pas la laisser finir de même : je souris ; elle 
continua ainsi le récit de cette aventure : 

« Fût-ce le diable, répéta la Uupuis, se levant de 
dessus sa chaise et élevant la voix du même ton nasil- 
lant que celui du capucin; eh bien! b , dit-elle en 

se troussant jusqu'au nombril, regarde ce c... véné- 
rable, qui en vaut bien deux; je suis une bonne dia- 
blesse : f...-moi donc, si tu l'oses, et gagne ton 
argent ». Elle prend en même temps Père Ange par 
la barbe et l'entraîne sur elle, en se laissant tomber 
sur le petit lit. Le Père n'est ptiint déconcerté par 
l'enthousiasme de sa Proserpine ; il se dispose à l'en- 
filer, et l'enfile à l'instant. 

A peine la sexagénaire Dupuis eut-elle éprouvé le 
frottement de quelques secousses du Père que ce 
plaisir délicieux, qu'aucun mortel n'avait eu la har- 
diesse de lui faire goûter depuis plus de vingt-cinq 
ans, la transporte et lui fait bientôt changer de ton. 
(( Ah ! mon papa, disait-elle, en se démenant comme 
une enragée, mon cher papa, f... donc; donne-moi du 



132 THEHÈSE PHILOSOPHE 

plaisir !... je n"ai que quinze ans, mon ami; oui, vois- 
tu? je n'ai qiie quinze ans... Sens-tu ces allures? Va 
donc, mon petit chérubin !... lu me rends la vie... lu 
fais une œuvre méritoire... 

Dans linlervalle de ces tendres exclamations, la 
Dupuis baisait son champion, elle le pinçait, elle le 
mordait avec les deux uniques chicots qui lui res- 
taient dans la bouche. 

D'un autre côté, le Père, qui était surchargé de 
vin, ne faisait que hannequiner; mais, ce vin com- 
mençant à faire son effet, la galerie, composée des 
révérends Pères Anselme, Hilaire et de moi, s'aper- 
çut bientôt que Père Ange perdait du terrain et que 
ses mouvements cessaient d'être régulièrement pério- 
diques. « Ah! b... ! s écria tout à coup la connais- 
seuse Dupuis, je crois que tu déb , chien; si tu 

me faisais un pareil affront !... » Dans l'inst^mt, l'es- 
tomac du Père, fatigué par l'agitation, fait capot, et 
l'inondation, portant directement sur la face de l'in- 
fortunée Dupuis, au moment d'une de ses excla- 
mations amoureuses qui lui tenaient la bouche 
béante, la vieille se sentant infectée de cette exliba- 
tion infecte, son cœur se soulève, et elle paie 
l'agresseur de la même monnaie. 

Jamais spectacle plus affreux et plus risible en 
môme temps. Le moine s'appesantit, écroulé sur la 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 133 

Diipuis ; celle-ci fait de puissants efforts pour le ren- 
verser de côté; elle y réussit. Tous deux nagent 
dans Tordure : leurs visages sont méconnaissables ; 
la Dupuis, dont la colère n'était que suspendue, 
tombe sur Père Ange à grands coups de poing; mes 
ris immodérés et ceux des spectateurs nous ôtent la 
force de leur donner du secours; onfin, nous les 
joignîmes, et nous séparâmes les champions. Père 
Ange s'endort; la Dupuis se nettoie; à l'entrée de la 
nuit, chacun se retire et regagne tranquillement son 
manoir. 

Après ce beau récit, qui nous apprêta à rire de 
grand cœur, la Bois-Laurier continua à peu près dans 
ces termes : 

Je ne te parles point du goût de ces monstres qui 
n'en ont que pour le plaisir antiphysique, soit comme 
agents, soit comme patients. L'Italie en produit moins 
aujourd'hui que la France. Ne savons-nons pas qu'un 
seigneur aimable, riche, entiché de cette frénésie, ne 
put venir à bout de consommer son mariage avec 
une épouse charmante, la première nuit de ses noces, 
que par le moyen de son valet de chambre, à qui 
son maître ordonna, dans le fort de l'iicte, de lui faire 
la même introduction par derrière que celle qu'il 
faisait à sa fenune par devant ! 

Je remarque cependant que messieurs les antiphy- 

9 



13-4 TiiÉr.ÉSE l'iiiLOSor'HE 

siques se moquont de nos injures et défendent vive- 
ment leur goût, en souten.int que leurs antagonistes 
ne se conduisent que par les mêmes principes 
qu'eux. 

« Nous ctiorclions tous le plaisir, disent ces héré- 
tiques, par la voie où nous croyons le trouver. C'est 
le goût qui guide nos adversaires, ainsi que nous. 
Or, vous conviendrez que nous ne sommes pas les 
maîtres d'avoir tel ou tel goût. Mais, dit-on, lorsque 
les goûts sont criminels, lorsqu'ils outragent la nature, 
il faut les rejeter. Point du tout ; en matière de plai- 
sirs, pourquoi ne pas suivre son goût? 11 n'y en a 
]ioint de coupables. D'ailleurs, il est f;iux que l'anti- 
physique soit contre nature, puisque c'est cette même 
nature qui nous donne le penchant pour ce plaisir. 
Mais, dit-on encore, on ne peut procréer son sem- 
blable, continuent-ils. Quel pitoyable raisonnement! 
Où sont les hommes de l'un et de l'autre goût qui 
prennent le plaisir de la chair dans la vue de faire 
des enfants? » 

Enfin, continua la Bois-Liurier, messieurs les anti- 
physiques allèguent mille bonnes raisons pour faire 
croire qu'ils ne sont ni à plaindre ni à blâmer. Quoi 
qu'il en soit, je les déteste, et il faut que je te conte 
un tour assez plaisant que j'ai joué une fois en ma 
vie à un de ces exécrables ennemis de notre sexe. 



THÉRÈSE l'IIILOSOPHE 135 

J'étais avertie quil devait venir me voir ; et quoique 
je sois naturellement une terrible péteuse, j'eus en- 
core la précaution de nie farcir restomac d'une forte 
quantité de navets, afin d'être mieux en état de le 
recevoir suivant mon projet. C'était un animal que 
je ne souffrais que par complaisance pour ma mère. 
Cliaque fois qu'il venait au logis, il s'occupait pen- 
dant deux heures à examiner mes fesses, à les ouvrir, 
à les refermer, à i)ortcr le doigt au trou, où il eût 
volontiers tenté de mettre autre chose, si je ne 
m'étais pas expliquée nettement sur l'article; en un 
mot, je le détestais. 11 arrive à neuf heures du soir; 
m'ayant fait coucher à plat ventre sur le Lord du 
lit, puis, après avoir exactement levé mes jupes et 
ma chemise, il va, selon sa louable coutume, s'armer 
dune bougie, dans le dessein de venir examiner 
l'objet de son culte. C'est où je l'attendais. Il mit un 
genou à terre et, approchant la lumière et son nez, 
je lui lâchai, à brûle-pourpoint, un vent moelleux que 
je retenais avec peine depuis deux heures; le pri- 
sonnier, en s'échappant, fit un bruit enragé et étei- 
gnit la bougie, Le curieux se jeta en arrière, en fai- 
sant, sans doute, une grmiace de tous les diables. La 
bougie tombée de ses mains fut rallumée ; je profitai 
du désordre et me sauvai, en éclatant de rire, dans 
une chambre voisine, où je m'enfermai, et de laquelle 



136 TUKriÈSE PHILOSOPHE 

ni prières, ni menaces ne purent me tirer, jusqu'à ce 
que mon homme au camouflet eût vidé la maison. 

Ici, M'"e Bois-Laurier fut obligée de cesser sa nar- 
ration par les ris immodérés qu exciti en moi cette 
dernière aventure. Par compagnie, elle riait aussi de 
tout son cœur : et je pense que nous n'eussions pas 
fini si tôt, sans l'arrivée de deux messieurs de sa 
connaissance que l'on vint nous annoncer. Elle n'eut 
que le temps de me dire que cette interruption la 
fâchait beaucoup, en ce qu'elle ne m'avait encore 
montré que le mauvais côté de son histoire, qui ne 
pouvait que me donner une fort mauvaise opinion 
d'elle, mais qu'elle espérait bientôt me faire connaître 
le bon et m'apprendre avec quel empressement elle 
avait saisi la première occasion qui s'était présentée 
de se retirer du train de vie abominable dans lequel 
la Lefort l'avait engagée. 

Je dois, en effet, rendre justice <à la Bois-Laurier; 
si j'en excepte mon aventure avec M. R..., dont elle 
n'a jamais voulu convenir d'avoir été de moitié, sa 
conduite n'a rien eu d'irrégulier pendant le temps 
que je l'ai connue. Cinq ou six amis formaient sa 
société : elle ne voyait de femme que moi, et les 
haïssait. Nos conversations étaient décentes devant 
le monde : rien de si libertin que celles que nous 
tenions dans le particulier depuis nos confidences 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 137 

réciproques. Les hommes qu'elle voyait étaient tous 
gens sensés. On jouait h de petits jeux de commerce, 
ensuite on soupait chez elle presque tous les soirs. 
Le seul B..., ce prétendu oncle financier, était admis 
à l'entretenir en particulier. 

J'ai dit que deux messieurs nous avaient été annon- 
cés ; ils entrèrent; nous fîmes un quadrille, nous 
soupàmes gaîment. La Bois-Laurier, qui était d'une 
humeur charmante, et qui peut-être était bien aise 
de ne pas me laisser seule livrée aux réflexions de 
mon aventure du matin, m'entraîna dans son lit. Il 
fallut coucher avec elle ; on hurle avec les loups : 
nous dîmes et nous fîmes toutes sortes de folies. 

Ce fut, mon cher comte, le lendemain de cette 
nuit libertine que je vous parlai pour la première 
fois. Jour fortuné ! sans vous, sans vos conseils, 
sans la tendre amitié et l'heureuse sympathie 
qui nous lia d'abord, je courais insensiblement 
à ma perte. C'était un vendredi : vous étiez, il m'en 
souvient, dans l'amphithéâtre de l'Opéra, presque 
au-dessous d'une loge où nous étions placées, la 
Bois-Laurier et moi. 

Si nos yeux se rencontrèrent par hasard, ils se 
fixèrent par réflexion. Un de vos amis, qui devait être 
le même soir l'un de nos convives, nous joignit ; vous 
l'abordâtes peu de temps après. On me plaisentait 



138 THÉHÈSE l'Illl.OSOIMIE 

sur mes princijjos de morale; vous parûtes curieux 
de les tipprofondir, et ensuite cliarnu! de les connaî- 
tre à fond. La conformité de vos sentiments aux 
miens réveilla mon attention. Je vous écoutais, je 
vous voyais avec un plaisir (|ui m'était inconnu jus- 
qu'alors. La vivacité de ce plaisir m'anima, me donna 
de l'esprit, développa en moi des sentiments que je 
n'y avais fias encore aperçus. 

Toi est l'effet de la sympathie des cœurs : il sem- 
ble que l'on pense par l'organe de celui avec qui elle 
agit. Dans le même instant que je disais à la Bois- 
Laurier qu elle devait vous engager à venir souper 
avec nous, vous faisiez la môme proposition à votre 
ami. Tout s'arrangea; l'Opéra fini, nous montâmes 
tous quatre dans votre carrosse pour nous rendre 
dans votre petit hôtel garni, où, après un quadrille 
dont nous payâmes amplement les frais par les fautes 
de disti-action que nous finies, on se mit à table, et 
on soupa. Enfin, si je vous vis sortir avec regret, je me 
sentis agréablement consolée par la permission que 
vous exigeâtes de venir me voir quelquefois, d'un 
ton qui me convainquit du dessein où vous étiez de 
n'y pas manquer. 

Lorsque vous fûtes sorti, la curieuse Bois-Laurier 
me questionna et tâcha insensiblement de démêler 
la nature de la conversation particulière que nous 



THÉUKSE PHILOSOPHE 139 

avions eue, vous et moi, après le souper. Je lui dis 
tout naturellement que vous m'aviez paru désirer de 
savoir quelle espèce d'affaire m'avait conduite et me 
retenait à Paris, et je convins que vos procédés 
m'avaient inspiré tant de confiance que je n'avais 
pas hésité à vous informer de presque toute l'histoire 
de ma vie et de l'état de ma situation actuelle. Je 
continuai de lui dire que vous m'aviez paru touché 
de mon état, et que vous m'aviez fait entendre que, 
par la suite, vous pourriez me donner des preuves 
des sentiments que je vous avais inspirés. 

— Tu ne connais pas les hommes, reprit la Bois- 
Laurier; la plupart ne sont que des séducteurs et 
des trompeurs, qui, après avoir abusé de la crédulité 
d'une fille, l'abandonnent à son malheureux sort. Ce 
n'est pas que j'aie cette idée du caractère du comte 
personnellement ; au contraire, tout annonce en lui 
Ihomme qui pense, l'honnête homme, qui est tel par 
raison, par gofit et sans préjugés. 

Après quelques autres discours de la Bois-Laurier, 
qui visaient à me senir de lerons propres à m'ap- 
prendre et à connaître les différents caractères des 
hommes, nous nous couchâmes; et, dès que nous 
fûmes au lit, nos folies firent place aux raisonne- 
ments. 

Le lendemain matin, la Bois-Laurier me dit, en 



140 TiiÉi\ÈSE rniLosoi'iiE 

s'éveill;int : Je vous ai conté hier, ma chère Thérèse, 
à peu près toutes les misères de ma vie ; vous avez 
vu le mauvais côté de la médaille ; ayez la patience 
de m'écouter : vous en connaîtrez le bon. 

Il y avait longtemps, poursuivit-elle, que mon cœur 
était bourrelé, que je gémissais de la vie indigne, 
humiliante, dans laquelle la misère m'avait plongée, 
et où Ihabitude et les conseils de la Lefort me rete- 
naient, lorsque cette femme, qui avait eu Fart de 
conserver sur moi une sorte d'autorité de mère, 
tomba malade et mourut. Chacun me croyant sa fille, 
je restai paisible héritière de tout. Je trouvai, tant en 
argent comptant qu'en meubles, vaisselle, linge, de 
quoi former une somme de trente-six mille livres ; 
en me conservant un honnête nécessaire, tel que 
vous le voyez aujourd'hui, je vendis le superflu, et 
dans l'espace dun mois j'arrangeai mes affaires, de 
manière que je m'assurai trois mille quatre cents 
livres de rente viagère. Je donnai mille livres aux 
pauvres, et je partis pour Dijon, dans le dessein de 
m'y retirer et d'y passer tranquillement le reste de 
mes jours. 

Ciiemin faisant, la petite vérole me prit h Auxerre ; 
elle changea tellement mes traits et mon visage 
qu'elle me rendit méconnaissable. Cet événement, 
joint au mauvais secours que j'avais reçu pendant ma 



THÉIIÈSE PHILOSOPHE 141 

maladie, dans la province que je m'étais proposé 
d'habiter, me fit changer de résolution. Je compris 
aussi que, retournant à Paris et m'éloignant des deux 
quartiers que j'avais habités pendant mes deux cara- 
vanes, je pourrais facilement y vivre tranquille dans 
un autre, sans être reconnue. J'y suis donc de retour 
depuis un an. M. B... est le seul homme qui m'y con- 
naisse pour ce que je suis ; il veut bien que je me 
dise sa nièce, parce que je me fais passer pour une 
femme de quahté. Vous êtes aussi, Thérèse, la seule 
femme à qui je me sois confiée, bien persuadée 
qu'une personne qui a des principes tels que les 
vôtres est incapable d'abuser de la confiance d'une 
amie que vous vous êtes attachée par la bonté de 
votre caractère et par l'équité qui règne dans vos 
sentiments. 



m TilKlŒSK PHILOSOPHE 



SUITE DE L'HISTOIRE 



DE 



THERESE PHILOSOPHE 



Lorsque M"" Bois-Laurier eut fini, je l'assurai 
qu elle devait faire fonds sur ma discrétion, et je la 
remerciai de bon cœur de ce qu'elle avait vaincu, en 
ma faveur, la répugnance que l'on a naturellement à 
informer quelqu'un de ses dérèglements passés. 

11 était alors près de midi. Nous en étions aux 
politesses habituelles, la Bois-Laurier et moi, lors- 
qu'on m'annonça que vous demandiez à me voir. Mon 
cœur tressaillit de joie ; je me levai, je volai auprès 
de vous ; nous dînâmes et passâmes ensemble le reste 
de la journée. 

Trois semaines s'écoulèrent, pour ainsi dire, sans 
que nous nous quittassions et sans que j'eusse l'es- 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 143 

prit de m'apercevoir que vous employiez ce temps à 
connaître si j'étais digne de vous. En effet, enivrée 
du plaisir de vous voir, mon àme n'apercevait aucun 
autre sentiment dans moi ; et quoique je n'eusse 
d'autre désir que celui de vous posséder toute ma 
vie, il ne me vint jamais dans l'idée de former un 
projet suivi pour m'assurer ce bonheur. 

Cependant, la modestie de vos expressions et la 
sagesse de vos procédés avec moi ne laissaient pas 
de m'alarmer. S'il m'aimait, disais-je, il aurait auprès 
de moi les airs de vivacité que je vois à tels et tels, 
qui m'assurent qu'ils ont pour moi l'amour le plus 
\iï. Cela m'inquiétait. J'ignorais alors que les gens 
sensés aiment avec des procédés sensés, et que les 
étourdis sont des étourdis ])artout. 

Enfin, cher comte, au bout d'un mois, vous me 
dîtes un jour assez laconiquement que ma situation 
vous avait inquiété dès le jour môme que vous 
m'aviez connue ; que ma figure, mon caractère, ma 
confiance en vous vous avaient déterminé à cher- 
cher des moyens qui pussent me tirer du labyrinthe 
dans lequel j'étais à la veille d'être engagée. « Je 
vous parais sans doute bien froid, mademoiselle, 
ajoutàtes-vous, pour un homme qui vous assure 
qu'il vous aune. Cependant, rien n'est si certain; 
mais comptez que la passion qui m'affecte le plus 



U4 TlIlil'.ÈSE PHILOSOIMIE 

est celle de vous rendre heureuse. » Je voulus en 
ce moment vous interrompre pour vous remercier. 
« Il nest pas temjis, mademoiselle, reprîtes-vous ; 
ayez la bonté de m'écoutcr jusqu'à la fin. J'ai douze 
mille livres de rente ; je puis, sans m'incommoder, 
vous en assurer deux mille pendant votre vie. Je 
suis garron, dans la ferme résolution de ne jamais 
me marier, et déterminé à quitter le grand monde, 
dont les bizarreries commencent à m'ètre trop à 
charge, pour me retirer dans une assez belle terre 
que j'ai à quarante Heues de Paris. Je pars dans 
quatre jours. Voulez-vous m'y accompagner comme 
amie? Peut-être, par la suite, vous déterminerez- 
vous à vivre avec moi comme ma maîtresse : cela 
dépendra du plaisir que vous aiu-ez à m'en faire ; 
mais comptez que cette détermination ne réussira 
qu'autant que vous sentirez intérieurement qu'elle 
peut contribuer à votre félicité. 

« C'est une folie, ajoutàtes-vous, de croire qu'on 
est maître de se rendre heureux par sa façon de 
penser. 11 est démontré qu'on ne pense pas comme 
on veut. Pour faire son bonheur, chacun doit saisir 
le genre de plaisir qui lui est propre, qui convient 
aux passions dont il est affecté, en combinant ce qui 
résultera de bien et de mal de la jouissance de ce 
plaisir, et en observant que ce bien et ce mal soient 



THÉRÈSE HIILOSOPIIE 145 



considérés non seulement eu égard à soi-même, mais 
encore eu égard à l'intérêt public. 11 est constant 
que, comme l'homme, par la nuiltiplicité de ses 
besoins, ne peut être heureux sans le concours 
d'une infinité d'autres personnes, chacun doit être 
attentif à ne rien faire qui blesse la féhcité de son 
voisin. Celui qui s'écarte de ce système fuit le 
bonheur qu'il cherche. D'où l'on peut conclure avec 
certitude que le premier principe que chacun doit 
suivre pour vivre heureux dans ce monde est d'être 
honnête honmie et d'observer les lois humaines, qui 
sont comme les liens des besoins mutuels de la 
société. — Il est évident, dis-je, que ceux ou celles 
qui s'éloignent de ce principe ne peuvent être heu- 
reux ; ils sont persécutés par la rigueur des lois, 
par les remords, par la haine et par le mépris de 
leurs concitoyens. 

« — Réfléchissez donc, mademoiselle, continuâtes- 
vous, à tout ce que je viens d'avoir l'honneur de 
vous dire : consultez, voyez si vous pouvez être heu- 
reuse en me rendant heureux. Je vous quitte ; demain 
je viendrai recevoir votre réponse. » 

Votre discours m'avait ébranlée. Je sentis un plaisir 
inexprimable à imaginer que je pouvais contribuer à 
celui d'un homme qui pensait comme vous. J'aperçus 
en même temps le labyrinthe doHt j'étais menacée 

10 



U6 THÉHÈSE l'HILOSOPIlE 

et sur lequel votre générosité devait me rassurer. Je 
vous aimais; mais que les préjugés sont puissants et 
difGciles à détruire ! L'état de fille entretenue, auquel 
j'avais toujours vu attacher une certaine honte, mo 
faisait peur. Je craignais aussi de mettre un enfant an 
monde. Ma mère. M™* C..., avaient failli de périr dans 
l'accouchement. D'ailleurs, l'habitude où j'étais de me 
procurer par moi-même un genre de volupté que 
l'on m'avait dit être égal à celui que nous recevons 
dans les embrassemenls d'un homme amortissait le 
feu de mon tempérament, et je ne désirais jamais 
rien à cet égard, parce que le soulagement suivait 
immédiatement les désirs. Il n'y avait donc que la 
perspective d'une misère prochaine ou l'envie de me 
rendre heureuse, en faisant votre bonheur, qui pussent 
me déterminer. Le premier motif ne fit que m'effleu- 
rer; le second me décida. 

Avec quelle impatience n'attendis-je pas votre retour 
chez moi dès que j'eus pris mon parti ! Le lendemain 
vous parûtes ; je me précipitai dans vos bras. Oui, 
monsieur, je suis à vous, m'écriai-je ; ménagez la ten- 
dresse d'une fille qui vous chérit : vos sentiments 
m'assurent que vous ne contraindrez jamais les miens. 
Vous savez mes craintes, mes faiblesses, mes habi- 
tudes. Laissez agir le temps et vos conseils. Vous 
connaissez le cœur humain, le pouvoir des sensations 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 117 

sur la volonté ; servez-vous de vos avantages pour 
faire naître en moi celles que vous croirez les plus 
propres pour me déterminer à contribuer sans réserve 
à vos plaisirs. En attendant, je suis votre amie, 
etc.. 

Je me rappelle que vous m'interrompîtes à ce doux 
épanchement de mon cœur. Vous me promîtes que 
vous ne contraindriez jamais mon goût et mes incli- 
nations. Tout fut arrangé. J'annonçai le lendemain 
mon bonheur à la Bois-Laurier, qui fondit en larmes 
en me quittant, et nous partîmes enfm pour votre 
terre, le jour que vous aviez fixé. 

Arrivée dans cet aimable séjour, je ne fus pas 
étonnée du changement de mon état, parce que mon 
esprit n'était occupé que du soin de vous plaire. 

Deux mois s'écoulèrent sans que vous me pres- 
sassiez sur des désirs que vous cherchiez à faire 
naître insensiblement dans moi. J'allais au-devant de 
tous vos plaisirs, excepté de ceux de la jouissance, 
dont vous me vantiez les ravissements, que je ne 
croyais pas plus vifs que ceux que je goûtais par 
habitude, et que j'offrais de vous faire partager. 
Je frémissais, au contraire, à la vue du trait 
dont vous menaciez de me percer. Comment serait- 
il possible, me disais-je, que quelque chose de 
cette longueur, de cette grosseur, avec une tête aussi 



148 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

niouslrueuse, puisse être reru dans un espace où je 
puis à peine introduire le doigt ? D'ailleurs, si je 
deviens mûre, je le sens, j'en mourrai. Ah ! mon 
cher ami, continuni-je, évitons cet écueil fatal ; lais- 
sez-moi fiiire. Je ciressals, je baisais ce que vous 
nommez votre docteur ; je lui donnais des mouve- 
ments qui, en vous dérobant comme malgré vous 
cette liqueur divine, vous conduisaient à la volupté 
et rétablissaient le calme dans votre âme. 

Je remarquais que, dès que l'aiguillon de la chair 
était émoussé, sous prétexte du goût que j'avais pour 
les matières de morale et de métajihysique, vous em- 
ployiez la force du raisonnement pour déterminer ma 
volonté à ce que vous désiriez de moi. 

C'est Tamour-propre, me disiez-vous un jour, qui 
décide de toutes les actions de notre vie. J'entends par 
amour-propre cette satisfaction intérieure que nous 
sentons à faire telle ou telle chose. Je vous aime, par 
exemple, parce que j'ai du plaisir à vous aimer. Ce 
que j'ai fait pour vous peut vous convenir, vous être 
utile ; mais ne m'en ayez aucune obligation. C'est 
l'amour-propre qui m'y a déterminé : c'est parce que 
j'ai fixé mon bonheur à contribuer au vôtre ; et c'est 
par ce même motif que vous ne me rendrez parfai- 
tement heureux que lorsque votre amour-propre y 
trouvera sa satisfaction particuUère, Un homme donne 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 149 

souvent l'aumùne aux pauvres, il s'incommode même 
pour les soulager : son action est utile au bien de la 
société ; elle est louable à cet égard ; mais, par rap- 
port à lui, rien moins que cela. Il a fait l'aumùne, 
parce que la compassion qu'il ressentait pour ces 
malheureux excitait en lui une peine, et qu'il a trouvé 
moins de désagrément à se défaire de son argent en 
leur faveur qu'à continuer de supporter cette peine 
excitée par la compassion ; ou peut-être encore que 
l'amour-propre, flatté par la vanité de passer pour 
un homme charitable, est la véritable satisf;iction 
intérieure qui l'a décidé. Toutes les actions de notre 
vie sont dirigées par ces deux principes : (f se pro- 
curer plus ou moins de plaisir, éviter plus ou moins 
de peine )). 

D'autres fois, vous m'expliquiez, vous étendiez les 
courtes leçons que j'avais reçues de l'abbé T... Il 
vous a appris, me disiez-vous, que nous ne sommes 
pas plus maîtres de penser de telle ou telle manière, 
d'avoir telle ou telle volonté, que nous ne sommes 
les maîtres d'avoir ou de ne pas avoir la fièvre. En 
effet, ajoutiez-vous, nous voyons, par des observations 
claires et simples, que l'âme n'est maîtresse de rien, 
qu'elle n'agit qu'en conséquence des sensations et des 
facultés du corps ; que les causes qui peuvent pro- 
duire du dérangement dans les organes troublent 

11 



150 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

lame, altèrent l'esprit; qu'un vaisseau, raie fibre 
dérangée dans le cerveau, peuvent rendre imbécile 
rhomme du monde qui a le plus dmtelligence. Nous 
savons que la nature n'agit que par un principe uni- 
foraie ; or, puisqu'il est évident que nous ne sommes 
pas libres diins de certaines actions, nous ne le 
sommes dans aucune. Ajoutons à cela que si les âmes 
étaient purement spiriluelli^s, elles seraient toutes les 
mêmes, si elles avaient la faculté dépenser et de vou- 
loir par elles-mêmes, elles penseraient et se détermi- 
ncniient toutes de la même manière dans des cas 
égaux ; or c'est ce qui n'arrive point ; donc elles sont 
déterminées par quelque autre chose, et ce quelque 
autre chose ne peut être que la matière, puisque les 
plus crédules ne connaissent que l'esprit et la ma- 
tière. 

Mais demandons h ces hommes crédules ce que 
c'est que l'esprit. Peut-il exister et n'être dans aucun 
lieu ? S'd est dans un lieu, il doit occuper une place ; 
s'il occupe une place, il est étendu ; s'il est étendu, 
il a des parties, et s'il a des parties, il est matière. 
Donc l'esprit est une chimère, ou il fait partie de la 
matière. 

De ce raisoimement, disiez-vous, ou peut conclure 
avec certitude, premièrement que nous ne pensons 
de telle ou de telle manière que par rapport à l'orga- 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 151 

nisation de nos corps, joint aux idées que nous rece- 
vons journellement par le tact, louïe, la vue, Todo- 
rat et le goût ; secondement que le bonheur ou le 
malheur de notre vie dépendent de cette modification 
de la matière et de ces idées ; qu'ainsi les génies, les 
gens qui pensent ne peuvent trop se donner de 
soins et de peines pour inspirer des idées qui soient 
propres à contribuer efficacement au bonheur public, 
et parlicuhèrement à celui des personnes qu'ils 
aiment. Et que ne doivent pas faire à cet égard les 
pères et les mères envers leurs enfants, les gouver^ 
neurs, les précepteurs envers leurs disciples ! 

Enfin, mon cher comte, vous commenciez à vous 
sentir fatigué de mes refus, lorsque vous vous avi- 
sâtes de me fciire venir de Paris votre bibliothèque 
galante, avec votre collection de tableaux dans le 
même genre. Le goût que je fis paraître pour les 
livres, et encore plus pour la peinture, vous fit ima- 
giner deux moyens qui vous réussirent. « Vous aimez 
donc, mademoiselle Thérèse, me dîtes-vous en plai- 
santant, les lectures et les peintures galantes ? J'en 
suis ravi : vous aurez du plus saillant; mais capitu- 
lons, s'il vous plaît : je consens à vous prêter et à 
placer dans votre appartement ma bibliothèque et mes 
tableaux pendant un an, poun-u que vous vous enga- 
giez à rester pendant quinze jours sans porter même 



152 THÉHÈSE PHILOSOPHE 

la main à celte i)artic qui, en bonne justice, devrait 
bien être aujourd'hui de mon domaine, et que vous 
fassiez sincèrement divorce au manuélisme. Point de 
quartier, ajoutàtes-vous ; il est juste que chacun mette 
un peu de complaisance dans le commerce. J'ai de 
bonnes raisons pour exiger celle-ci de vous : optez ; 
sans cet arrangement, point de livres, point de 
tableaux. » 

J'hésitiii peu, je fis vœu de continence pour quinze 
jours. « Ce n'est pas tout, me dîtes-vous encore : 
imposons-nous des conditions réciproques : il n'est 
pas équiUible que vous fassiez un pareil sacrifice pour 
la vue de ces tableaux ou pour une lecture momenta- 
née. Faisons une gageure, que vous gagnerez sans 
doute. Je parie ma bibliothèque et mes tableaux, 
contre votre pucelage, que vous n'observerez pas la 
continence pendant quinze jours, ainsi que vous le 
promettez. — En vérité, monsieur, vous répondis-je 
d'un air un peu piqué, vous avez une idée bien sin- 
gulière de mon tempérament, et vous me croyez bien 
peu maîtresse de moi-même ! — Oh ! mademoiselle, 
répliquàtes-vous, point de procès, 'je vous prie : je 
n'y suis pas heureux avec vous. Je sens, au reste, 
que vous ne devinez point l'objet de ma proposition : 
écoutez-moi. N'est-il pas vrai que toutes les fois que 
je vous fais un présent, votre amour-propre paraît 



THÉKÈ8E PHILOSOPHE 153 

blessé de le recevoir d'un homme que vous ne ren- 
dez pas aussi content qu'il pourrait l'être? Eh bien! 
^a bibliothèque et les tableaux, que vous aimez tant, 
ne vous feront pas rougir, puisqu'ils ne seront à 
vous que parce que vous les aurez gagnés. — Mon 
cher comte, repris-je, vous me tendez des pièges ; 
mais vous en serez la dupe, je vous en avertis. J'ac- 
cepte la gageure ! m'écriai-je, et je m'obbge, qui \)\i\s 
est, à ne m'occuper, toutes les matinées, qu'à lire 
vos livres et ta voir vos tableaux enchanteurs. » 

Tout fut porté par vos ordres dans ma chambre. 
Je dévorai des yeux, ou, pour mieux dire, je par- 
courus tour à tour, pendant les quatre premiers 
jours, l'Histoire du Portier des Chartreux, celle 
de la Tourière des Carmélites, l'Académie des 
Dames, les Lauriers ecclésiastiques, Thémidore, 
Frétillon, la Fille de Joie, l'Arétin (1), etc., et 



(1) Nous devons croire que certains titres figurant sur 
celte liste ont été ajoutés après l'apparition de la première 
édition, ou que la première édition elle-même a paru plus 
tard qu'on ne le croit : Histoire de don D..., portier des 
Chartreux (par J.-Ch. Gervaije de Latouche), vers 1745. — 
Histoire de la Tourière des Carmélites, servant dépendant 
au P. des G. (peut-être par QuerKm), vers 1745. — L'Aca- 
démie des Dames, ou les Sept entretiens galants d'Alo'l- 
sia, vers 1680. — C'est la traduction, ou plutôt l'adapta- 
tipn du célèbre ouvrage latin de Nicolas Chorier, qu'on 



loi TIIKRÈSE r'IIII/>?OPHE 

nombre d'autres de cette csiR-ce, que je ae quittai 
que pour exiiininer avec avidité des tableaux où les 
jx)stiires les [dus lascives étaient rendues avec un 
coloris et une expression qui portaient un feu brû- 
lant dans mes veines. 

Le cinquième jour, après une heure de lecture, je 
tombai dans une espèce d'extase. Couchée sur mon 
lit, les rideaux ouverts de toutes parts, deux tableaux, 
les Fêtes de Priape, les Arnours de Mars et de 
Vénus, me servaient de perspective. L'imagination 
échauffée par les attitudes qui y étiient représentées, 
je me débarrassai de draps et de couverture, et, 
sans réfléchir si la porte de ma chambre était bien 
fermée, je me mis en devoir d'imiter toutes ces pos- 
tures que je voyais. Chaque figure m'inspirait le sen- 
timent que le peintre y avait donné. Deux athlètes 
qui étaient à la partie gauche du tibleau des Fêtes 



appelle aussi « le Meursius ». — Le$ Lauriers ecclésias- 
tiques ou Campagnes de l'abbé de T... (par le chevalier 
de la Morlière), vers 1747. — Thémidore (par Godard 
d'Aueourt), vers 1745. — Histoire de i/ii« Cronel, dite 
Frétillon (par Oaillard de la Bataille), 1739. — La Fille 
de joie, ouvrage quintessencic de l'anglais, contenant 
les aventures de A/"* Fanny, vers 1751. — C'est une des 
premières traductions du chef-d'œuvre libertin de JolmCle- 
Und. — L'Arétin ou la Débauche de l'esprit en fait de 
bon sens (par l'abbé du Laurens), vers 1763. 



THÉRÈSE PHILOSOPHE 155 

de Prlape m'enchantaient, me transportaient, par la 
conformité dn goût de la petite femme au mien. 
Machinalement, ma main droite se porta où celle de 
l'homme était placée, et j'étais au moment d'y en- 
foncer le doigt, lorsque la réflexion me retint. J'aper- 
çus l'illusion, et le souvenir des conditions de notre 
gageure m'obligea de lâcher prise. 

Que j'étais bien éloignée de vous croire spectateur 
de mes faiblesses, si ce doux penchant de la nature 
en est une, et que j'étais folle, grands dieux ! de 
résister aux plaisirs inexprimables d'une jouissance 
réelle ! Tels sont les effets du préjugé : ils nous 
aveuglent, ils sont nos tyrans. D'autres parties de ce 
premier tableau excitaient tour à tour mon admira- 
tion et ma pitié. Enfin, je jetai les yeux sur le 
second. Quelle lasciveté dans l'attitnde de Vénus! 
Comme elle, je m'étendis mollement ; les cuisses un 
peu éloignées, les bras voluptueusement ouverts, 
j'admirais l'attitude brillante du dieu iMars. Le feu 
dont ses yeux, et surtout sa lance, paraissaient être 
animés passa dans mon cœur. Je me coulais sur 
mes draps, mes fesses s'agitaient voluptueusement, 
comme pour porter en avant la couronne destinée 
au vainqueur. 

« Quoi ! m'écriai-je, les divinités même font leur 
bonheur d'un bien que je refuse ! Ah ! cher amant, 



156 THÉilËSE l'IllI.OSOI'IlE 

je n'y résiste plus ! Piirais, comte, je ne crains plus 
ton dard : tu peux percer ton amante ; tu peux même 
choisir où tu voudras frapper : tout m'est égal ; 
je souffrirai tes coups avec constance, sans murmu- 
rer ; et pour assurer ton trioiniihe, tiens, voilà mon 
doigt placé ! » 

Quelle surprise ! quel heureux moment ! Vous 
parûtes tout à coup plus fier, plus brillant que Mars 
ne l'était dans le tableau. Une légère robe de cham- 
bre qui vous couvrait fut arrachée. « J'ai eu trop de 
délicatesse, me dites-vous, pour profiter du premier 
avantage que tu m'as donné : j'étais à la porte, d'oîi 
j'ai tout vu, tout entendu; mais je n'ai pas voulu 
devoir mon bonheur au gain d'une gageure ingé- 
nieuse. Je ne parais, mon aimable Thérèse, que parce 
tu m'as appelé. Es-tu déterminée? — Oui, cher 
amant ! m'écriai-je, je suis toute à toi ! frappe-moi, 
je ne crains plus tes coups. » 

A l'instant, vous tombâtes entre mes bras ; je 
saisis, sans hésiter, la tlèche qui jusques alors m'avait 
paru si redoutable, et je la plaçai moi-même à l'era- 
bouchure qu'elle menarait ; vous Tenfonràtes, sans 
que vus coups redoublés m'arrachassent le moindre 
cri : mon attention, fixée sur l'idée du plaisir, ne 
me laissa pas apercevoir le sentiment de la dou- 
leur. 



TIIÉHÈSE PHILOSOPHE 157 

Déjà remportcmeiit semblait avoir banni la philo- 
sophie de l'homme maître de lui-nir'me, lorsque vous 
me dites avec des sons mal articulés : Je n'userai 
pas, Thérèse, de tout le droit qui m'est acquis : tu 
crains de devenir mère, je vais te ménager ; le grand 
plaisir s'approche ; porte de nouveau ta main sur ton 
vainqueur, dès que je le retirerai, et aide-le, par 
quelques secousses, à... 11 est temps, ma fille; je... 
dé... plaisir... — Ah ! je meurs aussi, m'écriai-je ; je 
ne me sens plus, je... me... pâ...rae!...)) 

Cependant, j'avais saisi le trait, je le serrais légè- 
rement dans ma main, qui lui servait d'étui, et dans 
laquelle il acheva de parcourir l'espace qui le rap- 
prochait de la volupté. Nous recommençâmes, et nos 
plaisirs se sont renouvelés, depuis dix ans, dans la 
même forme, sans trouble, sans enfants, sans inquié- 
tude. 

Voilà, je pense, mon cher bienfaiteur, ce que vous 
avez exigé que j'écrivisse des détails de ma vie. Que 
de sots, si jamais ce manuscrit venait à paraître, se 
récrieraient contre la lasciveté, contre les principes de 
morale et de métaphysique qu'il contient ! Je répon- 
drai à ces sots, à ces machines lourdement organi- 
sées, à ces espèces d'automates, accoutumés à penser 
par l'organe d'autrui, qui ne font telle ou telle chose 
que parce qu'on leur dit de les faire, je leur répon- 



158 THÉRÈSE PHILOSOPHE 

drai, dis-je, que tout ce que j'ai écrit est fondé sur 
le raisonnement détaché de tout préjugé. 

Oui, ignorants, la nature est une chimère. Tout 
est l'ouvrage de Dieu. C'est de lui que nous tenons 
l'envie de manger, de boire et de jouir de tous les 
plaisirs. Pourquoi donc rougir en remplissant ses 
desseins ? Pourquoi craindre de contribuer au 
bonheur des humains, en leur apprenant des ragoûts 
variés, propres à contenter avec sensualité ces 
divers appétits? Pourrai-je appréhender de déplaire 
à Dieu ni aux hommes en annonçant des vérités qui 
ne peuvent qu'éclairer sans nuire? Je vous le répèle 
donc, censeurs atrabilaires, nous ne pensons pas 
comme nous voulons. L'âme n'a de volonté, n'est 
déterminée que par les sensations, que par la ma- 
tière. La raison nous éclaire ; mais elle ne nous déter- 
mine point. L'amour-propre, le plaisir à espérer, ou 
le déplaisir à éviter, sont le mobile de toutes nos 
déterminations. Le bonheur dépend de la confor- 
mation des organes, de l'éducation, des sensations 
externes, et les lois humaines sont telles que 
l'homme ne peut être heureux qu'en les observant, 
qu'en vivant en honnête homme. Il y a un Dieu; 
nous devons l'aimer, parce que c'est un être souve- 
rainement bon et parfait. L'homme sensé, le philo- 
sophe doit contribuer au bonheur public par la 



THÉHÈSE PHILOSOPHE 159 

régularité de ses mœurs. Il n'y a point de culte, 
Dieu se suffit à lui-même; les génuflexions, les 
grimaces, rimaginalion des hommes ne peuvent 
augmenter sa gloire. 11 n'y a de bien et de mal moral 
que par rapport à Dieu. Si le mal physique nuit aux 
lins, il est utile aux autres ; le médecin, le procu- 
reur, le financier vivent des maux d'autrui : tout 
est combiné. Les lois établies dans chaque région 
pour resserrer les liens de la société doivent être 
respectées ; celui qui les enfreint doit être puni, 
parce que, comme l'exemple retient les hommes 
mal organisés, mal intentionnés, il est juste que la 
]»uuition d'un infractaire contribue à la tranquillité 
générale. Eniiu, les rois, les princes, les magistrats, 
tous les divers supérieurs, par gradations, qui rem- 
plissent les devoirs de leur état, doivent être aimés 
et respectés, parce que chacun d'eux agit pour con- 
tribuer au bien de tous. 



FIN